«La VR permet d’avoir un réel impact»

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«La VR permet d’avoir un réel impact»
November 10, 2018

«The Enemy» a remporté le Prix Sensible du GIFF, récompensant une œuvre qui se distingue par son humanisme. Interview de son créateur, Karim Ben Khelifa

 

Raconter la guerre autrement, en montrant le côté humain des combattants. Le pari de The Enemy, œuvre de réalité virtuelle immersive présentée lors du Geneva International Film Festival (GIFF), est réussi. Ce projet a reçu jeudi soir le Prix Sensible, récompensant une œuvre se distinguant par son humanisme. Son auteur, le photojournaliste belgo-tunisien Karim Ben Khelifa, a réussi à faire ressortir le côté humain de trois face-à-face entre des ennemis, en République démocratique du Congo, au Salvador, en Israël et en Palestine.

 

Composé du réalisateur Michel Reilhac, de Monica Bello (curatrice et directrice artistique au CERN), de Guy Daleiden (directeur de Film Fund Luxembourg), de l’entrepreneure Axelle Tessandier et de Stéphane Benoit-Godet (rédacteur en chef du Temps, partenaire de Sensible), le jury a récompensé une œuvre qui s’est vite jouée à guichets fermés lors du GIFF. Karim Ben Khelifa voit désormais plus loin avec un nouveau projet.

 

Le Temps: Vous êtes, à la base, photojournaliste. Pourquoi vous êtes-vous tourné vers la réalité virtuelle?

  Karim Ben Khelifa

 

Karim Ben Khelifa: Mes photos de guerre ont été publiées dans le New York Times et dans Vanity Fair. Mais ce n’est pas une fin en soi. C’est même frustrant: je m’adressais ainsi à un public très spécifique, bien éduqué, mais qui n’avait pas de lien avec les conflits que je relatais. Si je voulais avoir un impact, il me fallait expérimenter une nouvelle technologie. La réalité virtuelle permet d’avoir un réel impact. Face à l’afflux d’images qui nous submerge, le photojournalisme seul risque de devenir rapidement insignifiant s’il n’évolue pas.

 

Mais ne risquez-vous pas, avec «The Enemy», de toucher un public au final très proche de celui du «New York Times»?

Avec l’expérience immersive, c’est possible. Mais l’application de réalité augmentée pour smartphone a déjà été téléchargée dans 102 pays. Imaginez un Congolais de RDC qui l’utilise et qui voit apparaître devant lui son pire ennemi! Là, The Enemy a un véritable impact. Nous l’avons aussi présentée en Israël. Rien que le fait, pour un civil ou un militaire, de marcher vers son ennemi est quelque chose de très important. Ces personnes ont réussi à surmonter leur appréhension et à faire ce pas pour ensuite écouter leur ennemi, devenu d’un coup si humain. Une personnalité influente de l’extrême droite israélienne, qui préconisait de jeter tous les Palestiniens à la mer, a dit en sortant de The Enemy que, «oui, c’est vrai, on a tous des stéréotypes sur les autres». Rien que de prononcer cette phrase, c’est énorme!

 

Sur quel projet travaillez-vous actuellement?

Sur une œuvre qui s’appelle Tito et qui traitera de l’exploitation des minerais rares au Congo. Ces minerais se trouvent ici, dans votre ordinateur, dans votre smartphone, et ils sont issus d’un pays ensanglanté par des guerres civiles sans fin. Cette situation est intolérable et me met en colère. Le pays a beau posséder des réserves de minerai de 24 000 milliards de dollars – le PIB des Etats-Unis est, en comparaison, de 20 000 milliards! –, il est ravagé par des conflits où tous les groupes armés ont des liens avec des mines. J’ai envie de raconter ces conflits via une application pour smartphone qui ciblera avant tout les jeunes.

 

Mais quel sera l’impact de cette application sur ces conflits?

Vous avez un iPhone? Vous cliquerez alors sur un bouton pour demander à Apple de tracer avec précision l’origine des minerais présents dans votre smartphone. Idem pour Samsung, LG ou encore Huawei. Si des millions de personnes effectuent cette simple action, cela aura un impact. Tito, ce sera aussi une application très riche, interactive, utilisant la reconnaissance vocale, pour faire comprendre aux jeunes qu’il y a un lien très fort et direct entre leur téléphone et un conflit avec des milliers d’enfants soldats.

 

Allez-vous abandonner le photojournalisme?

Non. Je prévois de retourner l’année prochaine au Yémen, pour rendre compte de la situation catastrophique sur place, notamment pour ces enfants qui meurent de faim. J’ai vécu trois ans dans ce pays et j’ai un peu l’impression de l’avoir abandonné. Je ressens le devoir d’y retourner pour raconter ce qu’il s’y passe. Même si je crois peu au pouvoir des images seules.

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