La réalité virtuelle, une affaire de points de vue

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La réalité virtuelle, une affaire de points de vue
18 Juillet, 2017
La sélection de films présentés jusqu’à la fin août 2017 au VR Arles Festival est une belle occasion de constater l’apport de cette technologie à la narration vidéo. Contrairement au cinéma, le point de vue du spectateur est constamment sollicité et intégré au récit.

Au cinéma, on appelle cela le regard-caméra et c'est interdit. Un plan tabou. Car en faisant fixer résolument l'objectif à ses acteurs, un réalisateur prend le risque de briser un accord tacite passé avec les spectateurs. A savoir que ce qui se passe sur écran est vrai, et non du simulacre. Regarder la caméra, c'est regarder le spectateur dans les yeux et lui signifier d'un coup l'existence d'une mise en scène qu'il avait accepté d'ignorer en entrant dans la salle obscure. Il existe bien sûr des exceptions (le plan final de Complot de famille d'Alfred Hitchcock par exemple) mais en règle générale, ça ne se fait pas. En réalité virtuelle (RV), c'est l'inverse. Le procédé de l'image sphérique à 360 degrés créant l'immersion fait d'emblée du point de vue du spectateur un enjeu du récit, sollicité, mis à l'épreuve. La sélection du deuxième VR Arles Festival, qui dure jusqu'au 31 août 2017 dans le cadre des Rencontres de la photographie, en offrent des exemples criants.

A commencer par le lauréat du prix du jury, Miyubi. En coiffant son visiocasque, le spectateur incarne le robot jouet qui donne son nom à ce film de 40 minutes avec acteurs. Offert à un petit garçon le jour de son anniversaire, Miyubi (et le spectateur donc) et en permanence interpellé, moqué, menacé parfois. Il est aussi le témoin privilégié de l'évolution d'une famille américaine typique de 1982, avec le grand-père vétéran de la Guerre du Pacifique qui perd peu à peu la boule, le père fasciné par les gadgets technologiques japonais qui perd son emploi et l'aîné en crise d'adolescence. Le film est une succession de séquences où le robot est mis en marche puis éteint. A chaque relance, un écran dévoile la dégradation progressive du système électronique (mémoire, autonomie). Les réactions du robot ralentissent, l'écran se dérègle et le spectateur peut voir que les bras articulés et le corps de la machine (les siens, dans le dispositif de la RV) s'abîment. Un parallèle troublant est ainsi mené entre la déliquescence d'une famille et l'obsolescence programmée du robot. Jusqu'à une conclusion douce-amère sur le devenir des produits technologiques, hier comme aujourd'hui…

Miyubi est l'un des rares films en VR avec acteurs et décors, comme au cinéma. Le festival en propose deux autres. Production néerlandaise à réalisateurs multiples, Ashes to Ashes met le spectateur à la place d'une… urne funéraire contenant les cendres d'un grand-père. L'occasion de constater, tout autour, les proches se débattre avec la dernière volonté du disparu et rivaliser d'hypocrisie. Mais le film est aussi un jeu avec le média réalité virtuelle puisque que l'histoire, tournée en un seul plan séquence, se situe en fait dans le cadre d'un tournage de film. “Je suis trop vieux pour cette foutue réalité virtuelle” profère un personnage, quand un autre promet que “la réalité virtuelle, c'est le gros truc à venir”. Les décors se modifient sous nos yeux et le dispositif filmique s'exhibe, jusqu'à révéler les rails sur lesquels est déplacée le Jaunt ONE, la module de 24 caméras synchronisées qui sert à filmer à 360° et occupant la position de l'urne.

Avec Alteration, le spectateur ne sait bientôt plus où ni qui il est

Alteration, lui, a été produit par Arte et Okio Studio, déjà à l'origine de I, Philip. On y retrouve les mêmes motifs (un milieu clos oppressant, ici une piscine, un bord de mer) et les mêmes thématiques inspirées de l'écrivain Philip K. Dick (expérience technico-scientifique, manipulation, paranoïa, brouillage des souvenirs). Dans le visiocasque, le spectateur ne sait bientôt plus où il en est ni qui il est, l'inconscient du personnage étant peu à peu remplacé par une intelligence artificielle.

Plus poétique, le brouillage entre souvenirs et réalité est aussi à l'oeuvre dans Dear Angelica. La narratrice, sur son lit, se rappelle feu sa mère actrice Angelica (qui a la voix de l'actrice Geena Davis). Le spectateur est littéralement enveloppé par des images générées par ordinateur parfaitement fixes mais dont la superposition et la succession crée du mouvement. Dans S.E.N.S. VR, développé pour Arte Creative à partir de l'univers du dessinateur Marc-Antoine Mathieu, le regard du spectateur dans le casque fait carrément avancer le récit.

Mais le plus perturbant reste peut-être Nothing Happens, réalisé par l'Israëlien Uri Kranot et produit par le Danemark. Dans une plaine enneigée à l'écart d'une ville, autour d'une scène dont on ne sait rien, se rassemblent divers personnages qui ne font ni ne disent rien (à part deux musiciens qui se mettent à jouer). Le spectateur passe du point de vue de l'un à celui de l'autre, y compris celui des oiseaux et celui du fond d'une fosse. Le film, mêlant crayonnés sur papier, rotoscopie et images numériques, s'apparentent ainsi à une genre de tableau dans lequel on navigue en 3D. Avant l'explication finale qui glace le sang...

Les tableaux, justement. Déjà auteur d'une exploration en RV de La tentation de Saint-Antoine de Jérôme Bosch, l'artiste Colombien Carlos Franklin fait un usage particulièrement pertinent de la technique dans Les ménines de Velasquez. Cette célèbre peinture de 1656, montrant le peintre espagnol en train de peindre quelqu'un hors cadre mais qui occupe la place du spectateur, est déjà en lui-même un exercice sur le point de vue. Avec le visiocasque, le réalisateur nous fait entrer dans la toile pour varier les perspectives et exposer diverses théories sur le sujet du tableau, y compris en nous plaçant dans la position du peintre.

Finalement, c'est peut-être avec les exercices réalistes ou purement journalistiques que le dispositif immersif trouve encore ses limites. Impressionnantes, les neuf minutes de course de troupeaux d'animaux sauvages dans Exodus : the great migration se suffisent à elles-mêmes. C'est encore plus vrai pour We who remains. Ce reportage de Trevor Snapp et Sam Wolson sur un conflit méconnu des montagnes Nouba, au Soudan, plonge au coeur du drame et du quotidien des protagonistes: dans un abri anti-bombe, sur le lit d'un hôpital de campagne, au milieu d'un village, dans la jeep de combattants. Mais la force du sujet ne doit pas grand chose au 360° et l'on sent bien que des effets de style et un jeu avec le spectateur seraient ici mal venus.

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