J’ai soigné ma peur des requins avec la VR

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J’ai soigné ma peur des requins avec la VR
04 Septembre, 2018
© Kham Nova pour NEON

 

La réalité virtuelle, ou VR, ne sert pas uniquement à jouer à Mario Kart : elle permet aussi de soigner de nombreuses phobies, en s’y confrontant artificiellement. Notre journaliste a ainsi réussi à vaincre sa peur maladive des requins.

 

Un aileron pointu fonce sur moi. Noir, saillant, rapide, effrayant. Je panique. Il dessine des ronds et s’éloigne. Je nage à reculons vers la plage, scrutant l’horizon à toute vitesse. Tout à coup, la masse sombre surgit sur ma droite, me frôle. Je crie. Un immense frisson me secoue. « Respirez ! Respirez ! Ralentissez ! » Je place une main sur mon abdomen et m’efforce d’effectuer des gestes calmes. « Respirez ! Il ne va rien se passer ! » Je me concentre sur cette voix venue d’ailleurs, qui couvre le bruit des vagues. La plage est là. Enfin. Je me redresse, mes jambes sont raides comme des bâtons, je transpire. « Quel est votre degré d’anxiété, de 0 à 100 ? »

 

JE M’ASSURE QU’IL Y AIT TOUJOURS DES BAIGNEURS PLUS AU LARGE QUI FERAIENT OFFICE DE CASSE-CROÛTE AVANT MOI AU CAS OÙ.

Je suis au deuxième étage du pôle psychiatrique de l’hôpital de la Conception, CHU de Marseille. La voix qui me parle et me demande de retirer mon masque – trempé de sueur – est celle du docteur Eric Malbos, psychiatre et spécialiste de la thérapie par exposition à la réalité virtuelle (TERV). C’est lui qui a posé un nom sur ma phobie quelques mois auparavant : squalophobie, soit la peur des requins. Dès que je glisse le pied dans l’eau salée, j’imagine un squale géant fonçant sur moi avec l’intention froide et féroce de me boulotter.

 

Depuis des années, j’use de subterfuges pour dérouter la bête : je nage avec des palmes, comptant sur le plastique pour me protéger, ou je m’assure qu’il y ait toujours des baigneurs plus au large qui feraient office de casse-croûte avant moi au cas où. Mais les histoires que je me raconte m’épuisent, et, lasse de transpirer au bord de l’eau turquoise, j’ai décidé d’en parler au docteur Malbos. « Si votre peur vous prive de liberté, vous êtes à votre place ici. »

 

« IL N’Y A PAS DE MIRACLE. IL NE SUFFIT PAS DE METTRE UN MASQUE POUR ÊTRE GUÉRI »

Dans sa consultation, les patients atteints de phobie – un trouble de l’anxiété touchant entre 10 et 12 % des Français – misent sur la réalité virtuelle pour mettre un terme à leur calvaire. Les premiers essais aux Etats-Unis remontent aux années 1980. A partir de 1995, des études cliniques prouvent que l’immersion virtuelle contribue à soigner l’acrophobie, ou peur du vide, et en 2008 qu’elle est efficace pour traiter les troubles anxieux. Eric Malbos est un des pionniers en France. 

 

Dès 2012, le psychiatre geek, passionné de jeux vidéo et de science-fiction, commence à soigner des patients en créant lui-même les environnements visuels adaptés à leurs peurs. Jusqu’en juin 2016, seuls deux autres hôpitaux, à Paris et à Lyon, utiliseront également cette technologie en faisant appel à des designers graphiques extérieurs. Depuis, la pratique a explosé. La baisse du coût des casques et la commercialisation d’univers virtuels prédéfinis, conçus notamment par la start-up toulonnaise C2Care, ont poussé plus de 270 praticiens libéraux ainsi que 50 cliniques et centres hospitaliers à s’équiper.

 

« Il n’y a pas de miracle. Il ne suffit pas de mettre un masque pour être guéri », avertit le docteur Malbos, qui porte des cheveux mi-longs de surfeur et un coquillage autour du cou. Une fois le diagnostic de phobie posé lors d’un premier examen, la thérapie est constituée de 10 à 12 séances de quarante minutes, entièrement prises en charge à l’hôpital public. Le parcours débute par l’apprentissage de différentes méthodes de relaxation, de gestion des émotions et d’imagerie mentale qu’il faudra ensuite utiliser dans les univers synthétiques.

 

LES PEURS S’ALIMENTENT ET SE MULTIPLIENT, D’OÙ L’INTÉRÊT DE NE PAS LES LAISSER S’INSTALLER.

« Les requins, c’est pas problématique au quotidien. Il n’y en a pas en Méditerranée ! » s’étonne, lors de la première séance collective, une patiente venue soigner son agoraphobie et qui se révèle être une professionnelle de l’angoisse. Je me retiens de répondre, vexée, que son obsession de l’arrêt cardiaque a aussi quelque chose d’absurde, et laisse le psychiatre réconcilier tout le monde : « Vous avez toutes en commun cette sensibilité. Une situation qui ne doit pas faire peur provoque chez vous une anxiété importante. »

 

Autour de la table, l’une est persuadée que sa voiture va finir en sandwich entre deux camions, l’autre, venue de Paris, est atteinte d’aquaphobie et d’acrophobie, peur de l’eau et des hauteurs, voire des deux simultanément. J’apprends qu’il y a de vraies carrières de phobiques : les peurs s’alimentent et se multiplient, d’où l’intérêt de ne pas les laisser s’installer. « Serait-il possible de m’envoyer une ambulance pour les prochains rendez-vous à l’hôpital ? » s’inquiète une amaxophobe (peur de la conduite) à la fin d’une session. Notre chemin s’annonce ardu.

 

Un casque est posé sur le bureau. Les murs de la pièce sont tapissés de posters de dessins animés de Hayao Miyazaki. Derrière son ordinateur, Eric Malbos suit ma progression dans un monde parallèle, au sein duquel il intervient grâce aux touches de son clavier. « La réalité est brutale et difficile à utiliser pour soigner les phobies. On ne peut pas vider une autoroute ou un avion pour permettre à un anxieux de s’exercer. La réalité virtuelle permet une exposition en douceur », détaille-t-il. L’objectif ? Dompter l’environnement pas à pas pour détecter nos interprétations erronées (la mer est infestée de squales mangeurs d’hommes) et déconstruire les automatismes de la pensée (rocher = masse sombre menaçante = requin méchant). Je mets casque et écouteurs, j’empoigne une télécommande.

 

Me voici sur une île déserte à la végétation luxuriante. Des oiseaux chantent. Au loin, des reliefs acérés couverts de forêt tropicale. Très vite, je m’habitue au corps d’Hercule dans lequel je me trouve et me laisse porter par la brise. La voix du docteur Malbos retentit et m’invite à faire des longueurs dans une piscine.« Quel est votre niveau d’anxiété, de 0 à 100 ? – 10 ! » L’eau verdâtre est inquiétante mais je n’imagine quand même pas que les requins vivent dans les piscines.

 

LES FABRICANTS DE CASQUES SE CONTENTENT DE DÉCONSEILLER UNE EXPOSITION PROLONGÉE ET AVANT L’ÂGE DE 13 ANS.

J’ôte le masque au bout de vingt minutes. Je ressens une grande fatigue, ma tête est lourde, j’ai la nausée. Je suis sujette au « cybersickness » (« mal de la réalité virtuelle »), un ensemble d’effets secondaires dus à la contradiction entre les informations visuelles parvenant à mon cerveau et celles de la proprioception. Mes yeux disent que je nage dans une piscine mais mon oreille interne, ma peau et mes muscles assènent le contraire. Ces symptômes sont les effets indésirables les plus connus du recours à la réalité virtuelle. 

 

Certains spécialistes évoquent en outre des risques psychosociaux et cardiaques, une atteinte de la rétine par la lumière bleue ou encore, à long terme, des modifications neurocognitives. Pour l’heure, aucune étude ne le démontre. Les fabricants de casques se contentent de déconseiller une exposition prolongée et avant l’âge de 13 ans. Quant à l’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire, elle vient seulement de former un groupe d’experts qui rendra ses conclusions dans vingt-quatre mois.

 

Sur une plage idyllique, des dizaines de crabes menacent de me pincer les orteils. J’avance dans l’eau. Une partie de mon cerveau sait que ce bain de mer est fictif et se donne ainsi du courage. Je pratique les méthodes apprises durant les cours. « Preuve contre » : il n’y a pas de panneau interdisant la baignade. « Preuve contre » : le requin est très rarement un prédateur pour l’homme. Me voilà rassurée.

 

Lors d’une autre séance, je rencontre une patiente également atteinte de squalophobie. « J’en vois partout. Ça me rend folle. J’y pense tout le temps, même quand je suis dans ma baignoire ! » Je compatis. Pas facile de vivre avec une peur aussi ridicule. Ridicule ? De même que la crainte de croiser un requin à Marseille, ce qui m’arrive fréquemment ? Exact. L’effet miroir fonctionne. Je commence à prendre de la distance avec mes propres angoisses.

 

« QUEL EST VOTRE DEGRÉ D’ANXIÉTÉ DE 0 À 100 ? » ZÉRO ! JE PRENDS MON PIED !

Au fil de mes plongées dans la réalité virtuelle, je m’aventure de plus en plus loin de la plage. Franchir les obstacles que je me suis imposés est source d’adrénaline. Je répète les lettres de la méthode ACARA enseignée par le docteur Malbos : « Accepter l’anxiété. La Contempler. Agir. Répéter les trois étapes. Attendre le meilleur. » Un jour, je nage jusqu’à une île. Je grimpe sur le promontoire rocheux. Je m’avance tout au bout et je m’élance. Plouuuf. « Quel est votre degré d’anxiété de 0 à 100 ? » ZÉRO ! Je prends mon pied !

 

« Le sentiment d’autoefficacité est source de satisfaction. C’est le chemin du bonheur ! » encourage le docteur, qui affirme enregistrer entre 80 et 90 % de réussite chez ses patients. « La thérapie ne marche pas quand le patient ne pratique pas la relaxation ou bien quand il recherche un travail introspectif, une psychanalyse », explique-t-il. « Ce n’est que le début de la réalité virtuelle ! Les enfants vont grandir avec, cela va entraîner un bouleversement profond de nos sociétés ! »

 

DES ÉTUDES SONT PAR AILLEURS EN COURS POUR LE TRAITEMENT DE LA SCHIZOPHRÉNIE ET DE LA DÉPRESSION.

La réalité virtuelle est d’ores et déjà exploitée pour soigner les TOC, l’anxiété chronique, les troubles alimentaires ou les addictions. Des études sont par ailleurs en cours pour le traitement de la schizophrénie et de la dépression. Des soldats de retour d’Afghanistan ont également porté des masques pour vaincre le stress post-traumatique, avec succès. Grâce à la baisse des prix du matériel, les patients pourront bientôt pratiquer chez eux, entre deux consultations. La Sécurité sociale britannique vient même d’intégrer à la liste des traitements remboursés une application utilisée pour soigner les addictions aux drogues dures. La start-up C2Care, qui commercialisera bientôt des univers immersifs (ils pourraient être prescrits sur ordonnance), espère que la France suivra la même voie.

 

A la rentrée de septembre, je décide qu’il est temps de passer à l’action. L’excitation est forte. Je me rends seule sur les rochers de Malmousque, à Marseille, et, sans trop d’hésitation, plonge dans la grande bleue. Le corps se tend. Youuuhouuu ! La Méditerranée a changé de nature : d’un lieu d’effroi, l’espace infini qui se déploie autour de moi est devenu source d’apaisement et d’émerveillement. Pourtant, il me reste une dernière étape.

« Ahhh ! Il y en a plusieurs !
– Pas du tout, il n’y en a qu’un seul. Je le sais, puisque j’ai passé toute ma soirée d’hier à le dessiner !
– Il est énorme !
– Mais non, c’est votre cerveau qui modifie votre perception. Respirez et souvenez-vous : ce que vous redoutez n’arrivera pas. C’est l’homme qui est un prédateur pour le requin, nous en tuons 100 millions par an, pas l’inverse ! »
C’est moi qui ai souhaité cette confrontation avec le squale. Je m’étais mise à rêver d’un affrontement direct, mais cette rencontre fictive m’a mise dans un état second.

 

La semaine suivante, j’arrive pleine d’appréhension. Une fois le masque sur le visage, je suis tentée de ruser, de m’extraire mentalement de la mer virtuelle, de fermer les yeux. Ai-je vraiment fait tout ce chemin pour ça ? J’ai le choix. Un aileron s’approche tout doucement. Je reste calme, je respire profondément, je ralentis. L’animal me tourne autour. On s’observe de près – deux animaux qui s’apprivoisent. Cette fois, je reste. Enfin la liberté ! « Félicitations ! conclut le docteur Malbos. N’oubliez pas de vous récompenser et surtout de vous entraîner pour de vrai ! » Requins du monde entier, j’arrive !

Aurélie Darbouret, 31 ans, comme un poisson dans l’eau. © DR

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