Réalité virtuelle, révolution réelle

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Réalité virtuelle, révolution réelle
21 Juin, 2018
Kent Bye a interviewé plus de 900 spécialistes de la réalité virtuelle et testé environ 2000 expériences immersives. Photo : Radio-Canada/Karl-Philip Vallée

 

« Quel est le plus grand potentiel de la réalité virtuelle? » C'est par cette question que Kent Bye termine toutes ses entrevues avec des spécialistes de ce média émergent. Et après 900 entretiens dont près de 650 pour son balado Voices of VR, il commence à avoir une idée assez précise de ce que nous réserve le futur de la réalité virtuelle (RV).

 

Un texte de Karl-Philip Vallée

 

En discutant avec Kent Bye, on comprend vite pourquoi il n’en démord pas avec sa question : personne n’a la même opinion sur ce sujet. Mais qu’il parle à des médecins, à des architectes, à des concepteurs de jeux vidéo ou à des journalistes, tous y perçoivent une petite révolution, un chamboulement à venir dans leur domaine.

 

« Je pense que ça va changer la société comme la presse de Gutenberg l’a fait, prédit ni plus ni moins M. Bye. La presse typographique a permis la démocratisation de l’information et du savoir. Quelles conséquences aura la démocratisation de l’expérience [avec la VR]? »

 

Et tout comme il a fallu du temps à l’humanité pour comprendre tout le pouvoir et le potentiel de la presse de Gutenberg, on ne verrait actuellement que la pointe de l’iceberg en ce qui a trait à la VR.

 

Exemples de potentiel de la VR

 

En effet, outre les jeux vidéo, la VR compte de nombreuses applications peu connues du grand public. L’utilisation de cette technologie par James Blaha, pour traiter les personnes atteintes de strabisme, figure parmi les plus prometteuses dans le domaine de la santé, souligne Kent Bye.

 

M. Blaha, souffrant lui-même de strabisme, a conçu un logiciel capable de transformer son sens de la vue à l’aide de la VR. Il peut aujourd’hui voir en trois dimensions même lorsqu’il n’utilise pas de casque de réalité virtuelle, et il a rendu son invention accessible aux professionnels de la vue pour que d’autres en profitent.

 

Kent Bye est aussi d’avis que le domaine de l’éducation pourrait grandement bénéficier de la VR. Grâce à elle, les élèves pourraient par exemple visiter des lieux lointains pour mieux comprendre les notions enseignées par leur professeur. Dans un cours d’histoire, il serait même possible de remonter le temps pour voir de quoi avait l’air un lieu à une autre époque ou pour revivre un événement au moment où il s’est déroulé.

Kent Bye est considéré comme une sommité du domaine de la réalité virtuelle. Photo : Radio-Canada/Karl-Philip Vallée

 

Enfin, la VR étant une technologie interactive, elle permet aux gens de se perfectionner dans toutes sortes de domaines, explique Kent Bye. Elle peut être utilisée aussi bien par des étudiants en cardiologie qui doivent s'exercer à réaliser des chirurgies délicates que par des pompiers qui doivent apprendre à réagir dans des cas exceptionnels.

 

Le grand public y trouvera lui aussi son compte, puisque la simple utilisation de la VR dans un but purement ludique peut améliorer la forme physique et permettre de développer des aptitudes qui pouvaient paraître inaccessibles à ce jour. « Vous n’avez pas idée à quel point j’ai amélioré l’agilité de ma main gauche avec ces jeux en VR », fait valoir Kent Bye.

 

Des obstacles importants à surmonter

Malgré cela, la VR est tout de même désavantagée par rapport à d’autres technologies émergentes, comme la réalité augmentée, en raison notamment de l’équipement nécessaire pour la faire fonctionner, souvent lourd et onéreux.

 

Heureusement pour les adeptes, l’équipement de la VR se diversifie et devient de plus en plus abordable d’année en année, souligne Kent Bye : « Il y a la VR mobile, pour console, pour ordinateur et celle destinée au divertissement hors de la maison, comme avec les jeux vidéo. Chacune offre un niveau d’immersion différent. » À mesure que l’offre s’améliore, de plus en plus de gens devraient s'y intéresser, selon M. Bye.

 

La cinétose, un malaise semblable au mal des transports ressenti par de nombreux utilisateurs de la RV, est un autre obstacle important à l’adoption de ce média par les masses.

 

« Personnellement, je ressentais beaucoup la cinétose au début, mais j’ai pu entraîner mon cerveau avec le temps pour atteindre un certain niveau de tolérance. » Mais même après avoir essayé 2000 expériences en VR, Kent Bye admet encore ressentir un malaise à l’occasion.

 

Le plus grand potentiel de la VR est-il négatif?

La démocratisation de la VR suscite aussi des craintes dans différents milieux. Cette technologie présente-t-elle des risques pour les enfants dont le cerveau est toujours en développement? Peut-elle déclencher des épisodes de stress post-traumatique? Que feront les entreprises de ce secteur avec les données générées lors de son utilisation par le public?

 

Il est essentiel et même urgent de se poser ces questions et d’y réfléchir collectivement, selon Kent Bye. Sans réflexion sur l’éthique de la VR, celle-ci a même le potentiel de devenir plus intéressante que la réalité, croit-il.

 

« Nous risquons de nous retrouver avec quelque chose qui ressemble à une drogue vers laquelle nous tenterons de nous réfugier. J’envisage la VR comme une technologie dont le meilleur potentiel serait de servir de roue d’entraînement pour nous apprendre à vivre des états de flow que l’on pourrait reproduire dans nos vies réelles. Son pire potentiel serait toutefois de nous déconnecter les uns des autres, de nous faire sentir détachés de la réalité et de faire en sorte que nous serions manipulés par des entreprises. »

 

Cette inquiétude est d'ailleurs au centre d'un populaire roman de science-fiction, Ready Player One, adapté cette année au cinéma par Steven Spielberg.

 

Une question d’optimisme

Quoi qu’il en soit, M. Bye reste optimiste en ce qui a trait à l’avenir de la VR. Les nombreux points de vue d’experts qu’il continue de recenser, dont quelques-uns qu’il était venu chercher à Montréal, lui indiquent que cette technologie émergente est entre de bonnes mains.

 

Et de son propre point de vue, l’humanité ne risque pas de se perdre dans les mondes virtuels, car la réalité – la vraie – est irremplaçable.

 

« La VR va vraiment faire apprécier aux gens les choses qu’elle ne peut pas reproduire, comme cette lumière », explique-t-il en pointant la chaude lumière du soleil reflétée sur la table près de lui. « La façon dont la lumière est réfléchie, la façon dont je la ressens sur ma peau, ce sont tous des éléments que je ne peux voir avec la réalité virtuelle, alors je les apprécie d’autant plus à présent. »

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