Nos clones virtuels se préparent à envahir le monde

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Nos clones virtuels se préparent à envahir le monde
14 Juillet, 2017

Jusqu’ici réservé à Hollywood, le double digital pourrait faire son entrée dans notre quotidien très bientôt, d’après les chercheurs à la pointe du sujet. Même si aucune régulation ne répond encore aux nombreuses questions d’éthique…

 

« Dans quelques années, je n’aurai même plus besoin de vous regarder sur Skype pour vous parler. » Ari Shapiro, un chercheur à la pointe du sujet, nous plonge dans un futur qu’il prédit très proche. « Vous vous adresserez à ma représentation digitale, qui sera toujours bien rasée et n’aura pas de cernes sous les yeux ! », poursuit-il en plaisantant à demi-mot. Leader d’un groupe de recherche sur l’animation et la simulation de personnages à l’USC (University of Southern California), ce quadra décrit une technologie réservée jusque-là aux stars d’Hollywood, mais qui pourrait bientôt tous nous toucher.

Brad Pitt a eu son double digital dans L’Étrange histoire de Benjamin Button. (Photo : ICT)

 

Brad Pitt, Angelina Jolie, Tom Cruise… la plupart des stars américaines ont déjà leur double digital, créé dans des studios d’animation, via Light Stage, la technologie développée par son collègue de recherche Paul Debevec (embauché depuis par Google). Vous en avez sûrement déjà été les spectateurs. Pour n’en citer que quelques-uns, Brad Pitt rajeunit et vieillit à l’envie dans L’Étrange histoire de Benjamin Button, l’acteur Peter Cushing (décédé en 1994) a été ressuscité visuellement pour Star Wars 7 : Le Réveil de la force, de même pour Paul Walker, disparu pendant le tournage de Fast and Furious 7.

 

Une centaine de caméras

À chaque fois, leur visage est une image digitale, incrustée et animée en post-production. Idem pour nombre scènes d’actions, où le visage de l’acteur est superposé plus tard sur un cascadeur. C’est notamment très souvent le cas pour Hugh Jackman, dans le dernier opus du personnage Wolverine : Logan. Après des tentatives bien moins réalistes (Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne par Steven Spielberg, ou Le Pôle Express de Robert Zemeckis, par exemple), des résultats beaucoup plus aboutis sont donc désormais possibles. Un processus long et coûteux, et donc inaccessible à la production de masse ? Apparemment, non. Car comme dans beaucoup de secteurs, la technologie avance à grand pas.

La technologie Light Stage permet de créer des doubles digitaux pour Hollywood (Photo : ICT)

 

Comment ça marche ? Une centaine de caméras sont placées tout autour du sujet, enregistrant tous les angles possibles, pendant que celui-ci mime une cinquantaine d’expressions de base. « Aujourd’hui, je peux faire cela avec une centaine de caméras à 20 dollars (17,50 euros) et un rideau de douche ! », décrit Ari. Une fois ces données enregistrées, elles sont rentrées dans un logiciel, qui permet ensuite de commander la version digitale de la personne en question. De quoi multiplier les applications.

 

« La plus grosse partie de notre financement provient de l’armée américaine. Nous permettons par exemple à des soldats de simuler des situations autrement très risquées. C’est beaucoup plus efficace si leurs co-combattants ressemblent autant que possible à leur véritable bataillon, notamment pour traiter les cas de stress post-traumatique », illustre le scientifique.

Une cinquantaine d’expressions sont enregistrées (Photo : ICT)

 

Le double idéal des réseaux sociaux

 

Et dans la vie civile ? Votre double digital pourra par exemple être utilisé pour le shopping en ligne ! Plutôt que de regarder des vêtements sur des mannequins dont les formes ne vous correspondent pas forcément, vous pourrez les lui faire porter et le faire bouger, afin d’étudier le rendu visuel de votre nouvelle garde-robe sous les moindres détails… Un basculement vers « l’humain virtuel » qui ne s’arrête pas là.

 

« Regardez la plupart des comportements sur les réseaux sociaux, ce n’est généralement pas une représentation fidèle de votre quotidien, commence Todd Richmond, lui aussi chercheur à l’ICT (Institute for Creative Technologies). Imaginez maintenant que vous puissiez avoir une version digitale de vous-même, vous allez certainement l’altérer pour qu’elle corresponde mieux à votre idéal. » Ou le moi-digital toujours frais comme un gardon sur Skype mentionné précédemment par Ari Shapiro, mais qui peut aller plus loin : voix plus basse pour conférer plus d’autorité, expressions favorisant la sympathie, etc.

Avant de pouvoir être reproduites à volonté. (Photo : ICT)

 

Avec évidemment la même chose du côté de vos interlocuteurs. Soit un monde de faux-semblants très ressemblants, surtout s’ils sont couplés à la réalité virtuelle ou l’intelligence artificielle, deux pans d’études qui avancent aussi très rapidement dans notre vie. Tel l’iPhone, inconnu il y a dix ans, et qui a désormais rendu le smartphone quasiment obligatoire et omniprésent. Siri pour Apple, Alexa pour Amazon, il est aujourd’hui courant d’entendre des ordinateurs répondre à nos questions et commandes.

 

Vous n’avez pas encore chaussé un masque de réalité virtuelle, comme celui développé par Samsung ? Cela ne devrait plus tarder… Alors, de là à interagir avec des clones digitaux, il n’y a qu’un pas, que les développements technologiques s’efforcent de rendre possible sous peu.

Ari Shapiro et son double, Ira, qui retrouvera ses cheveux dans un second temps. (Photo : ICT, NVidia, Activision)

 

Un double politique idéalisé ou ridiculisé

 

De quoi être méfiant ? Cela dépend du point de vue : « Pour moi, nous sommes des scientifiques, notre mission est de rendre le plus de choses possibles », argue Ari Shapiro. « Il va falloir mettre en place une réglementation, très vite, vu le rythme des avancées dans ce secteur », pense plutôt son collègue, spécialiste des technologies perturbatrices. « À partir du moment où il existe des doubles digitaux, ils peuvent être utilisés contre vous », prévient-il.

 

Un candidat politique peut par exemple faire changer son image, sa voix, sa posture, ses gestes, pour tendre vers des représentations plus agréables, autoritaires ou inspirantes. Certes, une affiche de campagne ou le ton particulier d’un discours participent déjà à créer une image relativement idéalisée, mais ces artifices prennent littéralement et figurativement une autre dimension lorsque la personne en question est une animation contrôlée en permanence, par autrui. Au contraire de l’hologramme, qui n’est que la reproduction digitale d’une personne elle-même en action…

Aujourd’hui, Ari peut enregistrer un double digital avec un équipement inférieur à 1 000 euros. (Photo : DR)

 

De la même manière, des hackers pourraient acquérir ou créer un double digital d’un leader politique, puis fabriquer des vidéos le mettant dans des situations compromettantes. « Je pense qu’il y a des gens dans certains pays qui travaillent déjà là-dessus », assure Todd Richmond. Là aussi, cela peut déjà se faire avec les photos « truquées », mais l’impact sera forcément plus convainquant en vidéo, surtout si le public n’est pas déjà familier avec l’idée d’un clone digital… À l’inverse, un document authentique pourra-t-il être délégitimé d’un revers de la main, sachant la facilité de créer un faux ? « On a déjà tout le problème des « fake news ». Avec la possibilité de fabriquer de toutes pièces un être digital, projeté dans cet univers de communications virtuelles, qui devient peu à peu la majorité de nos interactions, on approche à grand pas du monde post-preuve », s’alarme Todd Richmond.

 

Qui est au contrôle du clone ?

 

Si les deux scientifiques ne s’accordent pas forcément sur la nécessité d’une régulation et de codes d’éthique, ils se rejoignent en tout cas sur la promptitude de ces technologies. Rien que dans leur université, 150 personnes travaillent sur le sujet, dont 30 titulaires d’un doctorat. Or ils ne recevraient pas de financement sans résultats prometteurs… Le processus et le potentiel ne sont donc plus à discuter, restent leurs applications comme point d’interrogation. « Quand mon double digital a été créé dans un de nos labos, d’autres collègues en avaient le contrôle, et cela me mettait très mal à l’aise », avoue Ari Shapiro, qui avait d’ailleurs insisté pour que cette version s’appelle Ira, et non Ari comme prévu initialement. « Vous avez l’impression qu’on vous vole non seulement votre représentation, la manière dont vous vous présentez au monde, mais aussi une part de votre âme », décrit-il.

Bientôt, un clone digital pourra être utilisé dans de nombreuses applications, comme Skype. (Photo : DR)

 

Même les stars hollywoodiennes n’ont pas tout à fait la maîtrise de leurs clones digitaux, que le réalisateur peut commander à l’envie et qui sont la propriété des studios. « Sans une autorité externe, le pouvoir sera dans les mains des compagnies qui développeront les différents produits et applications pour cette technologie. Or leur modèle est de penser à leur intérêt avant celui des utilisateurs », avertit Todd Richmond. De quoi réfléchir très concrètement à ce sujet, pas si virtuel que ça.

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