Le numérique construit notre réalité quotidienne

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Le numérique construit notre réalité quotidienne
14 Novembre, 2018

Pour le secteur de la Culture, l’émergence des nouvelles technologies est une véritable aubaine.Pour cause, celles-ci permettent aux musées et monuments de rendre leurs parcours de visite plus ludiques, plus accessibles et plus inclusifs. La robotique, la réalité virtuelle ou encore l’intelligence artificielle participent à l’enrichissement des contenus en ligne et in situ tout en mettant en valeur l’authenticité des œuvres et monuments. Le Centre des Monuments Nationaux, notamment, a fait du digital une priorité. Laure Pressac, cheffe de la mission stratégie, prospective et numérique du Centre, fait l’état des lieux concernant l’adoption des nouvelles technologies par les musées français.

Laure Pressac, cheffe de la mission stratégie, prospective et numérique du Centre des Monuments Nationaux

 

En quoi les nouvelles technologies ont-elles permis d’attirer d’autres publics dans les musées ?

Les nouvelles technologies sont de formidables outils de questionnement : elles ouvrent de nouvelles opportunités tout en interrogeant notre rapport à la visite culturelle que ce soit en amont, pendant ou après la visite. L’univers d’internet et des réseaux sociaux est devenu un catalyseur de connaissances. Certains vont ainsi découvrir des monuments du CMN dont ils n’avaient jamais entendu parler via des images séduisantes sur Instagram ; ils vont apprendre des dates clés ou des anecdotes intéressantes via des jeux sur Facebook, la rubrique « inspirez-moi » sur notre site internet, ou des mini chroniques #lesaviezvous sur Twitter. Ces différentes bribes d’information sur nos monuments vont les aider à oser pousser la porte du monument pour la première fois puis à raconter leur expérience et la partager au sein de leur communauté.

 

Une fois sur place, nos applications de visite, comme celles pensées pour les familles au château de Vincennes ou à l’Abbaye de Cluny, permettent d’envisager la visite différemment, de manière plus ludique et comme un moment de partage en famille. Des technologies comme les hologrammes, utilisés au monastère de Brou depuis cet été, rendent l’histoire plus incarnée tout au long du parcours de visite.

 

Toutes ces technologies rendent les lieux plus accessibles, dans tous les sens du terme : le dispositif Awabot à la villa Kerylos, par exemple, s’appuie sur la robotique pour permettre à des enfants hospitalisés de visiter ce monument. Le site de Carnac propose même une borne multi-handicap, conçue en lien avec des étudiants et qui propose du contenu adapté à tous. Des dispositifs de réalité augmentée comme l’Histopad mis en place à la Conciergerie permet de redécouvrir le site et étant disponible en 6 langues, il facilite la compréhension pour des visiteurs italiens ou chinois.
Les nouvelles technologies et plus largement le numérique ne servent pas à attirer des publics, mais plutôt à renforcer une vraie relation d’accueil et de dialogue entre le monument et ses visiteurs et ses non visiteurs.

 

Au Centre des monuments nationaux, quelle est votre stratégie digitale ?

Notre stratégie digitale est totalement alignée avec nos missions fondatrices et notre stratégie globale d’acteur culturel et touristique public. Le CMN a pour triple mission d’entretenir les monuments qu’il gère, de les ouvrir au plus grand nombre et de valoriser ce patrimoine. Le numérique est un
moyen parmi d’autres, en appui des actions menées, pour y parvenir. Nous cherchons ainsi à connecter le passé et le futur, mais aussi les visiteurs et leur patrimoine ainsi que les monuments et leur territoire, en mettant l’accent sur les notions de partage et d’inclusion.

 

Notre stratégie se décline en actions sur deux axes : la structuration des outils numériques essentiels et les expérimentations pour utiliser au mieux les technologies émergentes. Nous avons ainsi repensé notre galaxie numérique de près de 100 sites internet et construit une usine à applications de visite. Coté expérimentations, nous tentons de mettre en place des dispositifs qui nous font côtoyer la réalité augmentée, les données ou encore l’intelligence artificielle. Certaines expérimentations ont échoué, d’autres sont devenues des projets concrets déployés dans le réseau après une période de test d’un an. C’est ainsi qu’ont vu le jour les livres d’or numériques et notre système de file d’attente virtuelle aux Tours de Notre Dame, qui a permis à la fois de rendre l’accès plus simple, plus agréable et plus sûr pour les visiteurs qui n’attendent pas plus de 10 minutes désormais pour visiter. Nous pensons toujours ces tests de manière à ce qu’ils soient au service du réseau et des visiteurs, puis nous les améliorons avant de déployer la solution auprès d’un maximum de monuments du CMN.

 

Enfin, nous avons pleinement conscience de la nécessité du dialogue entre les établissements culturels et leur écosystème numérique. C’est ce qui nous a amené à lancer en juin dernier l’incubateur du patrimoine, un programme unique d’accompagnement de startups qui inclut une phase d’expérimentation sur le terrain. Parmi les 7 startups de la première promotion, certaines adressent l’enjeu du handicap, pendant que d’autres visent la numérisation et la valorisation des chantiers de travaux ou encore les interactions via un robot conversationnel. Informer, transmettre et faire vivre un écosystème, c’est ce qui nourrit la stratégie.

 

Comment faites-vous le pont entre le digital et le physique ?

Le lien entre les parcours physiques et digitaux sont au centre de nos préoccupations et dialoguent souvent dans les parcours de visite que nous installons : audiovisuel, interactions numériques, interfaces tactiles… Autant d’outils au service de l’expérience du visiteur. Nous avons par exemple proposé à nos visiteurs du château de Pierrefonds de tester un parcours enrichi via des lunettes Hololens. Ces lunettes ont pour nous l’avantage de ne pas être pas isolantes : elles vous permettent de voir le monument et votre entourage, tout en profitant de contenus numériques ajoutés -dans ce cas, les armures qui se trouvaient dans la salle des Preuses du château.

 

Les projets ‘transmedia’, comme celui que nous avons mis en place pour la saison culturelle sur les graffitis, Mission Graffiti, sont pour nous un excellent moyen de créer des liens entre monde réel et mondes numériques. Ce type de projet permet d’associer des contenus en ligne et in situ, dans les monuments. Ici, le joueur suit les pas de Chloé, qu’il aide à retrouver la trace des muses grâce aux graffitis. En découvrant les graffitis de nos monuments, à Aigues Mortes, Ensérune ou La Rochelle, le joueur rassemble des indices qui le font progresser sur la plateforme de jeu en ligne, www.missiongraffiti.fr. Des indices sont aussi distillés via des profils de personnages fictifs que nous avons créés sur les réseaux sociaux. En se rendant sur place dans les monuments ou lors d’évènements spécifiques, des indices complémentaires sont accessibles pour aider les joueurs, devenus visiteurs, à progresser dans le jeu. Le joueur découvre ainsi l’univers des graffitis et nos monuments à travers une approche ludique initiée en ligne ou sur place.

 

Le dispositif des livres d’or numérique est aussi un moyen de renforcer le lien : les visiteurs après leur visite sur place nous laissent dans ces tablettes leurs commentaires et leurs coordonnées, ouvrant la porte à la prolongation de leur visite même à distance.

 

Quelles solutions technologiques avez-vous mises en place auprès des monuments et pourquoi ?

Chaque monument a sa propre réalité, ses contraintes techniques et son histoire à faire découvrir. Si l’enjeu est toujours le même pour nous, c’est-à-dire permettre la rencontre des visiteurs et du patrimoine, les technologies adaptées aux questions liées au monument sont spécifiques pour chacun. Ainsi, la réalité virtuelle proposée par l’Histopad à la Conciergerie s’imposait pour mieux rendre compte d’un monument à deux moments clés de son histoire – le Moyen Âge et la Révolution – et qui n’en garde pas toutes les traces lisibles.

 

A Saint Vincent sur Jard, dans la maison natale de Clemenceau, on utilise avec notre partenaire Skyboy la technologie de la réalité superposée qui fait revivre un personnage : Clemenceau est rejoué par un acteur et qui interagit avec le visiteur dans des pièces localisées. Ceci rend le lieu plus habité. Dans d’autres sites, nous avons fait le choix de ne pas mettre de technologies ‘augmentées’. Les cartels numériques, que nous avons développés, restent en deux dimensions, mais apportent des contenus plus riches : au château de Champs-sur-Marne, ils vous permettent par exemple de découvrir les extraits des films qui ont le château comme lieu de tournage. Le robot Norio, lui, en service au château d’Oiron depuis plus de 5 ans, permet aux visiteurs en fauteuil d’accéder grâce à une visio-caméra à l’étage du château.

 

Les technologies de reconnaissance d’images sont aussi très utiles. A la Sainte Chapelle, notre application vous permet de voir les vitraux en gros plan grâce à un zoom localisé. Pour l’exposition ‘Sur les murs’, au château de Vincennes jusqu’au 11 novembre 2018, on a utilisé une table tactile pour permettre au public d’accéder à une base de données riche sur les graffitis. L’interface est innovante car elle permet, en plus d’une recherche classique par lieu ou date, d’utiliser la reconnaissance d’images pour vous proposer le graffiti qui ressemble à votre dessin. Le numérique permet aussi de fluidifier l’accès aux monuments et à sa billetterie : de nombreux monuments sont équipés d’une e-billetterie et vous propose d’acheter vos billets à l’avance en ligne.

 

Pensez-vous que le digital sera omniprésent dans les musées d’ici quelques années ? Que pensez-vous des musées virtuels tels que l’UMA ?

Le numérique est déjà omniprésent. On peut le comparer à un tsunami, une vague menaçante et très visible. On peut faire comme si on ne la voyait pas, au risque de se faire engloutir sous ses eaux ou on peut apprendre à surfer, pour anticiper et s’adapter. Le numérique construit notre réalité quotidienne et les musées et les monuments ne font pas exception. Il peut devenir une technologie parasite ou, au contraire, un catalyseur de découverte et de connaissance. Par exemple, les bloggeurs qui ont découvert le château de Voltaire à Ferney l’ont vu et restitué dans leurs réseaux sociaux sous différents angles : les outils numériques sont ici créateurs de liens et d’envie de visiter et permettent une réelle appropriation.

 

L’UMA est l’un des projets de musées virtuels qui font la Une et propose une découverte originale. On peut aussi citer le Google Art Project qui rassemble sur internet des images en très haute définition et des expositions virtuelles. Nous avons ainsi réalisé un parcours sur Victor Hugo monumental qui a permis de faire découvrir ce personnage sous un autre angle, celui de sa relation aux monuments. Nous avons aussi dans cet espace des images en très haute définition de la tenture de l’Apocalypse conservée à Angers qui permettent de la découvrir dans ses moindres détails, plus finement qu’à l’œil nu. Dans ces deux cas, le numérique est un prolongement ou une préface à la rencontre du visiteur et de l’œuvre.

 

Les offres ‘tout numérique’ se diffusent, mais elles ne remplacent pas l’expérience in situ. On note par exemple un réel succès des jeux de type ‘escape game’, comme celui du château de Vincennes, qui fait intervenir des comédiens dans les salles du château. A nous de continuer à faire préférer le réel au tout virtuel aux futurs visiteurs.

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