L’AR dans la presse : évolution ou révolution ?

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L’AR dans la presse : évolution ou révolution ?
© SnapPress

 

Inutile de vous dire que le paysage de la presse est en pleine mutation depuis des années et qu’il ne semble pas encore prêt à se stabiliser. Plusieurs exemples d’utilisations de la réalité augmentée existent aujourd’hui avec, soyons franc, plus d’échec que de réussite. Nous sommes allés rencontrer Frédéric Gargaud, journaliste, qui a produit un mémoire particulièrement intéressant sur ce sujet.

 

Bonjour Frédéric, pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

Bonjour Grégory, je suis journaliste, passé par plusieurs rubriques et rédactions, aujourd’hui au sein du groupe l’Humanité où j’ai relancé le magazine jeunesse Pifvoilà bientôt 3 ans. Je prépare pour ce titre un projet s’appuyant sur la réalité augmentée, en partenariat avec SnapPress, et je suis membre de RA’Pro.

 

Tu as beaucoup travaillé sur les liens entre la réalité augmentée et la presse. Pourrais-tu nous expliquer pourquoi ces deux domaines ont tant d’intérêt à se rencontrer ?

On le sait : les médias dans leur ensemble sont confrontés à une baisse et à un vieillissement de leur audience sur leur support traditionnel (print, radio ou télé). Leur transformation digitale a été tardive. La mutation culturelle qu’elle implique y est fastidieuse. Beaucoup ont du mal à trouver leur place dans cette féroce bataille de l’attention qui se joue sur le champ numérique. En particulier auprès des jeunes générations. Je pense que la réalité augmentée peut les y aider.

 

C’est précisément auprès de ces générations qu’ont cartonné les deux applications ayant le plus massivement diffusé l’usage de cette techno : Snapchat et Pokémon Go. C’est à destination des jeunes que ce multiplient les expériences RA les plus innovantes. Les médias traditionnels ont eux aussi tout intérêt à prendre des positions fortes sur la réalité augmentée, parce qu’elle leur permettra d’être en phase avec les attentes de ces publics qu’ils arrivent peu à toucher aujourd’hui. Avec à la clé une occasion cruciale de renouveler leur audience.

 

Elle peut également leur permettre de renouer avec une dimension « services »dont d’autres acteurs digitaux se sont emparés alors qu’elle représentait une vraie plus-value pour la presse auprès de ses lecteurs. Prescription culturelle ou de consommation, conseils pratiques, mise en relation, divertissement… On devrait d’ores et déjà pouvoir accéder à la critique Télérama d’un film simplement en regardant son affiche (et connaître les séances du ciné le plus proche). Grâce au Parisien ou à 60 Millions de Consommateurs, on devrait savoir en scannant l’étiquette de la bouteille de lait que l’on a achetée si elle fait partie d’un lot contaminé.

 

Et la Voix du Nord pourrait te proposer de te guider dans Lille en t’indiquant ses recommandations en termes de restaurants, de loisirs… Elle pourrait te raconter dans tes écouteurs les faits saillants de l’histoire ou l’actualité récente d’un quartier au moment où tu y pénètres. En fait, la réalité augmentée peut aider la presse à reprendre une place dans l’environnement physique des gens, dans leur quotidien.

Cette technologie a de son côté besoin de contenus pour massifier son usage, trouver une utilité récurrente auprès du grand public. Et les médias traditionnels restent des producteurs reconnus et légitimes de contenus. Mais s’ils ne le font pas en réalité augmentée, d’autres le feront à leur place.

 

La réalité augmentée n’est pas une nouveauté et pourtant il y a peu d’exemples d’utilisations réussies dans la presse. Comment expliques-tu cela ?

Il y a 5, 6 ans, plusieurs expériences ont été menées dans différents titres de la presse française. Elles se sont avérées très décevantes dans la majorité des cas. Rien d’étonnant : elles se résumaient pour la plupart à l’ouverture d’une vidéo après avoir scanné une page. Avec bien évidemment la nécessité de passer par une application différente pour chaque journal ou magazine, sans que l’utilisateur ait grand intérêt à l’utiliser puisque ces opérations, outre leur valeur d’usage quasi nulle, étaient pour la plupart des one shotPlusieurs de ces projets étaient portés par des régies publicitaires et ont de surcroît, de ce fait, été boudés par les rédactions

 

La plupart des groupes de presse français ont tiré de ces expériences embryonnaires et mal conçues la conclusion que la réalité augmentée n’était pas faite pour eux, que ce n’était qu’un gadget inutile. Ce n’était peut-être pas faux… Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui : les smartphones sont devenus des appareils permettant de proposer des expériences augmentées beaucoup plus riches pour des coûts de développement beaucoup plus bas.

 

Dans le mémoire que tu as rédigé sur le sujet, tu insistes beaucoup sur la transformation du métier de journaliste. Est-ce un effet de la réalité augmentée ou une évolution « naturelle » qui est juste accélérée par cette technologie ?

C’est l’évolution de la façon dont les publics veulent recevoir des informations qui amènent les journalistes à transformer leurs pratiques. Et la réalité augmentée me semble répondre à beaucoup de ces évolutions, comme le souhait d’avoir une information personnalisée, pertinente dans le contexte où se trouve l’utilisateur. Ou l’envie de contenus avec lesquels on peut interagir ou qui suscitent des émotions et offrent à vivre une expérience… Seulement toutes ces évolutions amènent à repenser la façon dont on « raconte » l’info.

Frédéric Gargaud

 

La réalité augmentée fait entrer le journalisme dans un monde en trois dimensions où ce sont les choix de l’utilisateur qui déterminent la manière dont il vit – et non plus lit ou regarde – l’information. On sort du récit linéaire où le journaliste amène son audience d’un point A à un point B : le contenu va prendre place dans l’environnement de l’utilisateur, il pourra interagir avec, l’explorer comme il l’entend…

 

Les journalistes n’auront plus la même maîtrise sur la façon dont leur production est reçue. Ce qui signifie aussi très concrètement qu’ils seront amenés à co-élaborer les sujets avec des designers 3D, des développeurs, voire des UX designers. Les journalistes pourront également inclure cette nouvelle dimension dans leurs reportages puisque des caméras-scanners 3D assez performants pourront bientôt être embarqués sur des smartphones. Ils pourront alors illustrer leur article avec des objets 3D comme ils le faisaient auparavant avec des photos ou des vidéos.

 

D’autres pourront prendre un rôle proche de celui du producteur et garantir la qualité journalistique et l’intérêt pour l’audience de contenus produits par des équipes techniques… Les rédactions doivent comprendre qu’en apprenant à « écrire » en réalité augmentée, elles pourront toucher une nouvelle audience, et le faire d’une manière qui génère plus d’impact et d’engagement.

 

Comment vois-tu l’intérêt des lecteurs pour cette offre ? Est-ce qu’ils ont vraiment une demande pour ce service ou est-ce que les éditeurs rêvent ?

Il y a évidement un travail d’éducation du marché. La réalité augmentée est une expérience nouvelle du contenu, et il est difficile de l’expliquer, donc d’inciter les lecteurs à y avoir recours. Mais le passage à l’acte génère de la satisfaction. Les premiers retours que nous avons eu sur Pif ou ceux qu’a eu le magazine Néon, aujourd’hui entièrement augmenté, sont très encourageants.

 

Ils corroborent ce qu’un nombre conséquent d’études ont montré dans le domaine de l’enseignement : les contenus augmentés génèrent un engagement fort de la part de leurs jeunes utilisateurs. Et une récente enquête du cabinet d’études ARtillery montre que les trois-quarts des personnes, adultes cette fois, ayant utilisé des applications en réalité augmentée sont satisfaits de cette expérience.

 

Quand on leur demande pour quels types d’usage ils voudraient du contenu augmenté, ils citent, après les jeux vidéo, les contenus éducatifs, les city guides et le sport. Trois domaines où les médias traditionnels peuvent être légitimes s’ils savent y associer les contenus et services qui fidéliseront leur audience.  

 

Est-ce que cette transformation va bouleverser également le modèle économique de la presse, si tant est qu’il ne soit pas bouleversé tous les ans en ce moment !

Pour l’instant, la réalité augmentée peut juste aider les médias à faire un peu d’acquisition, éventuellement à recueillir un peu de recettes publicitaires supplémentaires, mais surtout à renforcer leur image de marque et à prendre des positions sur une technologie que l’on peut aujourd’hui déployer sur mobile pour un coût supportable.

 

L’enjeu est d’abord, pour ce secteur sous-capitalisé qu’est la presse, de rentabiliser ces investissements qui seront cruciaux à moyen terme. Je pense que la réalité augmentée peut aussi rapidement offrir un relais de croissance aux médias qui sauront l’utiliser intelligemment. Et, de la même façon qu’elle invite à repenser la façon dont on produit l’information, elle peut aider la presse à être plus imaginative en matière de commercialisation de ses contenus.

 

Une dernière question un peu plus prospective. J’ai remarqué que dans l’annexe de ton mémoire tu décrivais une journée en 2024 dans une vie « augmentée »… mais il n’y a pas de presse dans cette histoire ! Comment vois-tu la presse en 2024 ?

La plupart des services et contenus que j’évoque dans cette fiction prospective pourraient être apportés par des médias traditionnels. Ce qui est étonnant et inquiétant, au vu de l’impact qu’ils ont pu avoir dans la vie des gens, c’est que l’on n’imagine plus que cela puisse être le cas !

 

Mais si les investissements nécessaires étaient faits, qu’est-ce qui empêcherait un groupe de presse, par exemple, de proposer des tutoriels de recettes en réalité augmentée ou des informations en temps réel sur les transports d’une ville ? Pourquoi ne pourrait-il pas proposer à ses abonnés d’ouvrir une porte numérique au milieu de leur salon qui leur permettrait de se projeter là où se déroulent les faits majeurs d’actualité ?

 

Cela suppose que ce groupe de presse ne considère plus l’écrit comme son cœur de métier. Ce qui est un des profonds changements qui pourraient s’opérer d’ici 2024.

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