La VR intégre les grandes écoles

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La VR intégre les grandes écoles
26 Février, 2018
Derrière leur casque, les étudiants de 4e année de Neoma Business School prennent la direction d’une boutique rémoise sans quitter les bancs de l’école. © Romain GAILLARD /REA 

 

Les écoles de commerce ne jurent plus que par la formation par l'expérience. Elles plongent leurs élèves dans la réalité… virtuelle.

 

Les yeux couverts d'un épais casque noir et des écouteurs dans les oreilles, Solène, cheveux bruns coincés dans l'élastique qui retient l'appareil, tourne la tête au ralenti. Mouvement vers la droite, pause. Légère rotation vers l'arrière, pause. Assise les mains bien à plat sur les cuisses et le dos droit comme un i, l'étudiante de 23 ans oriente lentement son visage avec précaution, automate dirigée vers un but invisible. À deux bureaux de là, une grande blonde s'est tournée à 180 degrés : les mains cramponnées au dossier de sa chaise comme pour se retenir de tomber, elle fixe le mur à travers son masque. Au premier rang, un autre, lui aussi casqué, s'est carrément levé et se cogne à son bureau, la bouche grande ouverte : « La qualité est dingue ! »

 

Debout ou assis, les mains le long du corps ou autour du casque, concentré à l'extrême, hilare ou ahuri, chacun exécute dans son coin des mouvements qui semblent sans queue ni tête, seulement uni à ses voisins par une étonnante chorégraphie improvisée. Pour un peu, on croirait ces drôles de « Robocop futuristes » hypnotisés. Mais c'est en toute conscience que les 34 étudiants de Tema, cursus digital de Neoma Business School, prennent part en cet après-midi de janvier à un cours pas comme les autres.

 

Pour la première fois, les étudiants de 4e année de l'école de commerce française se plongent dans une séance de réalité virtuelle. Au programme : la visite de 6netic, un magasin de réparation de téléphones et de vente d'accessoires situé à Reims et tenu par deux anciens du programme.

Après avoir (virtuellement) visité le magasin et écouté ceux qui y travaillent, les apprentis managers, promus pour l'occasion au poste de directeur de la boutique, doivent établir un diagnostic critique des atouts et des faiblesses de l'enseigne. « Au début, on est un peu perdu, se souvient Mallaury, 21 ans, étudiante en 1re année du Programme grande école, qui a testé l'expérience cette année. On est en classe, et une seconde plus tard, on se retrouve dans la rue, c'est déroutant. »

Objet du cours ce 1er février à Neoma Business School : utiliser une imprimante 3D. © Romain BEURRIER/REA 

 

1 000 étudiants vivront l'expérience

De fait, dès que le casque est allumé, on est comme projeté dans un monde parallèle. Légère sensation de vertige. Exit la salle de classe, place à l'atrium du campus rémois, où les deux fondateurs développent leur concept. Puis nouvelle téléportation, cette fois-ci dans la rue commerçante où est implanté le magasin. Pour entrer dans la boutique vitrée et se déplacer à l'intérieur, il reste à positionner la croix blanche de l'écran d'un léger mouvement de tête sur l'un des o inspirés du logo de l'école.

Ne serait-ce le léger flou de l'image, la vision en 3D à 360 degrés fonctionne vraiment bien : on s'y croirait. « Atelier, bureaux, mezzanine du magasin... n'oubliez pas d'aller partout ! Évitez seulement de passer votre séance dans l'ascenseur », plaisante Alain Goudey, l'un des deux enseignants de marketing à l'origine du cours et créateur de l'application mobile du dispositif.

 

Depuis le lancement du cours en septembre 2016, environ 800 étudiants du Programme grande école et de Tema ont vécu cette expérience inédite, et ils seront au moins 1 000 à la fin de l'année. Première école de commerce française à utiliser le dispositif, Neoma n'est pas peu fière de son statut de pionnière. Au point qu'elle persiste et signe, en offrant à ses candidats des lunettes de réalité virtuelle dès les oraux d'admission. Studios d'enregistrement vidéo, drones, robot de téléprésence, imprimante 3D, enceinte connectée ou robot domestique humanoïde : pas de doute, l'établissement, équipé du nec plus ultra, mise sur le high-tech. Il n'est pas le seul.

 

Depuis peu, les écoles se transforment en têtes chercheuses, pour se doter, certes à des degrés divers, d'outils technologiques toujours nouveaux. Au premier rang desquelles Grenoble École de management ou l'Essec, peu ou prou aussi équipées, qui revendiquent elles aussi leur statut de championnes de l'innovation technologique. L'Essec vient d'ailleurs de lancer son premier cas pratique en réalité virtuelle.

 

Pourquoi une telle profusion d'appareils dernier cri ? Les écoles de management seraient-elles victimes du syndrome de tech washing, accumulant les gadgets pour soigner leur image et attirer leurs étudiants ? « Aucune école n'investit pour faire un coup de com. L'utilisation de la technologie est guidée par l'intention pédagogique, assure Stéphane Justeau, directeur de l'Institut de pédagogie avancée de l'Essca. Nous ne développons en moyenne qu'une innovation sur dix étudiées. Nous nous en servons seulement si ça apporte quelque chose de plus à l'étudiant. »

 

Expérience

Mais cette nouvelle focalisation sur les innovations technologiques ne risque-t-elle pas de se faire au détriment des enseignements fondamentaux ? « On a toujours craint qu'une invention menace la précédente : la télévision n'a pas fait disparaître la radio, Internet n'a pas fait disparaître la télévision, rappelle Nicolas Glady, DG adjoint de l'Essec et directeur du Centre pour le business digital. C'est la même chose pour l'enseignement : nos innovations viennent s'ajouter à nos acquis, pas les remplacer. » Il n'empêche : comment séparer le bon grain du high-tech de l'ivraie du gadget ? « L'usage prime sur l'objet. La technologie doit rester un moyen et non une fin, qui n'est utile que si elle facilite l'apprentissage », précise Marie-Laure Massue, directrice du Teaching & Learning Centre de Neoma.

 

Les jeunes ne mesurent pas tous les usages professionnels des nouvelles technologies 

C'est que les écoles, rejetant l'ancien sacro-saint modèle du cours magistral, ne jurent plus que par la formation par l'expérience, le fameux learning by doing. Le principe : déstabiliser, casser les habitudes pavloviennes des anciennes têtes de classe pour leur inculquer à travers des situations concrètes la réactivité et l'« agilité » – comprendre la capacité de s'adapter aux fonctionnements encore méconnus des entreprises de demain – tant recherchées par les recruteurs.

 

« Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les étudiants appartiennent autant que nous au monde d'autrefois. Ils ont été formés à donner seuls dans leur coin une bonne réponse à un problème bien posé. Or aujourd'hui, les besoins des entreprises évoluent : elles demandent à des groupes de trouver plusieurs bonnes réponses à des problèmes mal posés. Nous devons les préparer grâce à des dispositifs pédagogiques innovants », analyse Alain Goudey.

En cours avec le robot Nao, à Neoma Business School de Reims. Objectifs de l’enseignement : prendre du recul par rapport aux nouveaux outils pour mieux les utiliser. © Romain BEURRIER/REA 

 

Acmé de cette nouvelle approche, la réalité virtuelle multiplie les mises en situation : sans se cantonner aux stages et autres missions pour les entreprises, elle permet de cumuler les expériences professionnelles, presque comme si on s'y trouvait. Et même davantage. « Il s'agit en outre de donner à voir une réalité à laquelle on n'a pas accès autrement, parce que inaccessible, trop lointaine, trop petite, trop coûteuse ou trop dangereuse, du sous-marin à la visite des coulisses de Google », résume Marie-Laure Massue.

 

L'étudiant passe du statut d'écoutant passif à acteur. 

Autre objectif de cette omniprésence technologique : habituer les futurs managers aux appareils auxquels ils seront confrontés dans leur quotidien professionnel. Car la génération Y est loin d'être la championne du high-tech qu'on pourrait croire. En témoignent les nombreuses demandes d'aides des étudiants qui fusent dès le début de l'expérience menée par Alain Goudey. Ou cet étudiant qui examine avec méfiance le casque sous tous les angles, le regard circonspect.

 

« Bien que née avec les nouvelles technologies, la génération actuelle d'étudiants n'en utilise qu'une part infime et est loin de connaître tous les usages professionnels potentiels de ces nouveaux outils, tempère Gaël Bonnin, coconcepteur de la séance de réalité virtuelle de Neoma. Ils ont toujours une réaction d'émerveillement face à la technologie. Il faut leur apprendre à prendre du recul pour mieux la maîtriser. » Difficile cependant de mesurer l'efficacité de cette nouvelle forme d'apprentissage. « Nous ne sommes pas encore en mesure d'évaluer scientifiquement les résultats d'un apprentissage par la réalité virtuelle. Mais nous constatons empiriquement que les élèves sont plus concentrés et plus appliqués », estime Marie-Laure Massue.

 

De fait, dans la salle de classe, une fois les casques positionnés, le silence est quasi religieux. Les dos se sont redressés et les ordinateurs se sont éteints. Au point de faire une véritable différence avec le traditionnel cas pratique ? Car, au final, les étudiants auront-ils vraiment mieux compris et mémorisé ce qu'on leur enseigne ? « Là, on ne peut pas décrocher, on est directement impliqué. Grâce au séquençage, on peut aussi revenir en arrière, se repasser certaines scènes, on va plus vite à l'essentiel pour établir nos recommandations », estime Solène.

 

Alain Goudey le confirme : « Le contenu est beaucoup moins linéaire qu'un cours classique, et l'étudiant passe du statut d'écoutant passif à acteur. Le caractère ludique peut aussi constituer une forme de motivation, qui favorise la mémorisation. En tout cas, c'est la première fois de ma carrière que des étudiants viennent me demander des heures de cours supplémentaires ! »

 

2 000 euros par minute

C'est le coût de production de l'application mobile utilisée dans le cadre du cas pratique de réalité virtuelle de Neoma. Ce programme inédit a été entièrement élaboré par deux professeurs de l'école de management.

 

« Adaptive Learning », quand la technologie permet un enseignement sur mesure

Comment enseigner face à une classe entière tout en s'adaptant à la singularité de chacun ? C'est l'un des défis que tente de relever l'Institut de pédagogie avancée de l'Essca à travers un dispositif inédit. Baptisé adaptive learning, il vise à personnaliser autant que possible l'enseignement en fonction des modes d'apprentissage de chacun. Un objectif que l'utilisation de l'intelligence artificielle permet désormais de toucher du doigt, grâce à l'optimisation de la plateforme de l'école par les membres de l'Institut. Car c'est un algorithme qui organise et pilote le « test de positionnement » que les étudiants sont invités à effectuer entre deux séances de cours.

 

Le principe : à partir des réponses aux tests, l'algorithme divise la classe en trois groupes de niveau, en fonction de ce que les étudiants ont compris et retenu des concepts étudiés en classe. Moins l'étudiant est performant, plus il sera entraîné grâce à des exercices. La programmation permet aussi de réorienter les étudiants dans un autre groupe, en détectant ceux qui progressent plus rapidement que prévu ou ont échoué par manque d'attention alors qu'ils maîtrisaient les concepts. Chacun peut assimiler les notions à connaître à son rythme. Le test s'adapte aussi aux différents modes d'apprentissage de chacun, en proposant des exercices, des vidéos, des podcasts ou des lectures.

 

Dernier avantage, le dispositif respecte le besoin de mobilité de la génération Z, qui refuse qu'on lui impose où et quand elle devra travailler. C'est là que s'arrête l'intelligence artificielle : « Cette aide technologique n'est pas là pour remplacer l'humain, prévient Stéphane Justeau, directeur de l'institut. Notre équipe de chercheurs reprendra la main pour analyser les résultats et adapter les cours et les tests d'entraînement en conséquence. ».

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