Ces visionnaires atypiques du Web...

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Ces visionnaires atypiques du Web...
18 Janvier, 2019
© Pixabay

 

Objets connectés, réalité virtuelle, fête de l'Internet... À leurs manières, ces personnalités ont imaginé et popularisé le web. Découvrez les portraits de ces cinq penseurs et promoteurs du numérique.

 

Daniel Kaplan : il imagine le monde numérique de demain

© Swanny Mouton/Flickr

 

Pragmatique, ce chercheur a imaginé un think tank payé pour réfléchir au futur du digital, en réunissant experts et entreprises.

Atomisation de la vie privée, affaiblissement de la démocratie, hausse des inégalités, chômage, élection de Trump, renouveau des nationalismes : de quoi n’accuse-t-on pas la digitalisation de notre quotidien ? Et comment mettre le Net au service de la société, et pas l’inverse ? La Fondation Internet Nouvelle Génération (Fing), créée par Daniel Kaplan en 2000, s’interroge sur cette question depuis près de vingt ans. Ce laboratoire de réflexion est unique en Europe pour son approche globale. Chaque année, cinq ou six programmes de recherche interrogent les transformations digitales, en proposant des actions concrètes. Originalité de ce think tank : si les documents produits sont publics, le financement provient aussi bien d’entreprises que d’acteurs institutionnels.

 

Venu de l’entreprise, comme il aime le rappeler, ce fils de professeurs d’université engagés a créé dès 1986, à sa sortie de Sciences po, une des premières agences de communication digitale, JKLM. De quoi lui donner des billes pour convaincre Renault ou Orange de s’associer financièrement aux programmes de la Fing. «L’entreprise y trouve son intérêt. D’abord, le processus d’exploration compte autant que les résultats . Ensuite, elle aura six mois d’avance sur ceux-ci et une compréhension bien plus fine de la problématique», répond le chercheur. Malin.

 

Autre exemple de partenariat gagnant-gagnant, en 2012, six ans donc avant l’entrée en vigueur du RGPD (règlement général sur la protection des données), la Fing s’attaque à une source majeure de défiance, le dossier des données personnelles. L’équipe convainc Intermarché et Orange, entre autres, de partager avec leurs clients l’historique de leurs consommations. L’idée de Kaplan : que le citoyen récupère la maîtrise de ses data et s’en serve pour mieux se connaître et prendre de meilleures décisions. Le cloud Cozy des sociétaires de la Maif résulte de ces travaux, qui donnent lieu aussi à un programme MesInfos (Mesinfos.fing.org) regroupant des applications. L’idée est aussi à la source d’un réseau mondial, MyData, lancé le 11 octobre 2018.

 

Autre actualité : la parution du Livre blanc «Numérique et Environnement», qui tente de réconcilier les deux domaines. «L’écologie a un but mais pas de chemin, le numérique, c’est le contraire», résume Kaplan. En septembre 2018, la démission de Nicolas Hulot donne une résonance particulière à ces 34 pages d’analyses et de recommandations, issues de trois ans de travaux de réflexion . A ce sujet, certains s’interrogent sur le fait que Daniel Kaplan ne cherche pas le pouvoir. «Il connaît bien les élus et les industriels», s’étonne Charles Népote, un membre de son équipe, basé à Marseille. Mais il préfère débattre dans ses organisations ou à l’Ecole du management de l’innovation de Sciences po, où il enseigne les technologies émergentes.

 

Rafi Haladjian : pionnier des objects connectés

 

© Corbis via Getty Images

 

Le premier Français inscrit sur Twitter est aussi l’inventeur d’objets connectés qui s’adaptent à l’utilisateur et non l’inverse.

Rafi Haladjian, entrepreneur français d’origine arménienne né à Beyrouth en 1961, a monté pas moins de 17 sociétés depuis les débuts de l’ère numérique. En 1983, il étudie la sémiologie à Paris quand il s’initie à la télématique et au Minitel. Après avoir fait fortune grâce à un service de messagerie rose, sa première exploration du Web en 1993 le subjugue. «A ce moment-là, Internet, c’était “Star Trek” : je ne savais pas ce que c’était ni comment ça marchait, mais c’était ce que je voulais faire.» Il lance FranceNet, le premier FAI et hébergeur français (devenu Fluxus en 2000 avant son rachat par British Telecom un an plus tard).

 

Suit Ozone en 2003, un fournisseur de Wi-Fi communautaire parisien qu’il revend quatre ans après à Neuf Cegetel pour se consacrer pleinement à une nouvelle passion dévorante : les objets connectés. Dès 2003, il fonde Violet et innove avec la lampe DAL, qui change de couleur en fonction des informations délivrées (météo, Bourse, e-mails …), puis en 2005 avec le lapin communicant Nabaztag (lièvre en arménien). Vendu une centaine d’euros, Nabaztag fait 180 000 heureux en deux ans, avant la cession de Violet à un éditeur de jeux vidéo.

 

En 2014, avec sa nouvelle start-up, Sen.se, il invente Mother, une «mère juive 2.0» selon ses mots, en forme de matriochka, qui rend tous les objets du quotidien communicants, en les équipant de capteurs. Placés sur une brosse à dents ou dans une boîte de médicaments, ces derniers collectent et transmettent toutes sortes d’informations (fréquence et durée du brossage, prise de traitement). Une façon de ne plus subir l’objet connecté, mais de l’adapter à ses besoins. Toutefois, Mother n’ayant pas trouvé son public, Sen.se a déposé le bilan fin août dernier. En attendant une prochaine renaissance ?

 

Jean-Michel Billaut : pape et papy du numérique

 

© Jean-Christophe Capelli/Flick

 

C’est un dinosaure du Net à la française. Lorsque les start-uppers sont apparus dans les années 1990, il avait déjà 50 ans...

Jean-Michel Billaut a toujours été un geek. Entré comme analyste à la Compagnie bancaire en 1973, il fonde en 1979, à 34 ans, L’Atelier, un institut de veille technologique qui développe la télématique pour fluidifier l’activité bancaire. En 1994, lors d’un voyage aux Etats-Unis, il comprend tout de suite le formidable potentiel d’Internet et, dès son retour en France, ouvre Latelier.fr, un des premiers sites en français. Il passe alors son temps à tenter de convaincre les grands patrons que le virage numérique est là et qu’il ne faut pas passer à côté. Quand il voit que les étudiants les plus prometteurs partent travailler dans la Silicon Valley, il se bat aussi pour alerter les pouvoirs publics, qui ne font rien pour empêcher cette fuite des talents.

 

Il crée la Fête de l’Internet en 1997 afin de le populariser auprès du grand public, qui a encore des difficultés à comprendre cette révolution. A la fin des années 1990, il travaille aux côtés de start-uppers qui ont souvent l’âge d’être ses petits-enfants et le surnomment «E-Papy». Mais sa curiosité de tous les instants et surtout sa capacité à sentir le marché font oublier ce fossé générationnel. Hélas, en 2009, un drame personnel bouleverse sa vie. Suite à une erreur médicale, il est amputé d’une jambe. L’infatigable globe-trotteur est cloué dans un lit d’hôpital. A 64 ans, contraint de prendre sa retraite, il reste un activiste, qui milite pour un hôpital connecté. Et, sur son blog (Billaut.typepad.com), il continue inlassablement sa veille technologique, voyageant derrière son écran.

 

Jaron Lanier : l'explorateur des mondes virtuels

© JD Lasica/Flickr

 

Ours imposant au look de chanteur de reggae, ce “prophète de l’âge digital” est l’inventeur du concept de réalité virtuelle. Un pionnier atypique.

A bientôt 60 ans, l’Américain Jaron Zepel Lanier est connu autant pour avoir inventé l’expression «virtual reality» au milieu des années 1980 que pour ses essais critiques sur les réseaux sociaux et son incroyable collection d’instruments de musique traditionnelle (l’une des plus vastes du monde). Si le «seul rasta blanc qui ait jamais réussi» est également qualifié de «pape de la réalité virtuelle», c’est grâce à ses travaux avant-gardistes sur le sujet. A la tête de la start-up VPL Research (pour «Virtual Programming Languages »), fondée en 1984, il a conçu et commercialisé le premier «scaphandre» individuel, qui autorise une immersion totale dans un univers interactif en 3D.

 

Reliés à l’époque à de très gros ordinateurs capables de gérer ce type d’images, le visiocasque EyePhone, le gant sensitif DataGlove et la combinaison avec des capteurs DataSuit devaient permettre à terme de «créer des mondes rapidement et facilement» et «de se retrouver dans une sorte de rêve lucide collectif où tout est possible, facile et partagé». Pour l’anecdote, l’ensemble coûtait alors dans les 100 000 dollars… et ne donnait pas toujours des résultats très probants.

 

Jaron Lanier a multiplié ensuite les innovations, à l’instar d’applications de réalité virtuelle inédites dans différents secteurs comme la santé, l’automobile et le cinéma. Au fil des ans, il a cédé quatre start-up à Google, Oracle, Adobe et Pfizer, ainsi que ses brevets à Sun Micro systems. Et sa contribution au développement du Kinect, cet accessoire pour consoles de jeux de Microsoft vendu à plus de 35 millions d’exemplaires dans le monde entre 2010 et 2017, l’a définitivement mis à l’abri du besoin. Doté d’une caméra en 3D, ce périphérique invitait l’utilisateur à contrôler l’interface avec son corps au lieu d’utiliser une manette –un tournant dans l’histoire du jeu vidéo.

 

Classé parmi les 100 personnalités les plus influentes du monde par le magazine «Time» en 2010, ce visionnaire «polymathe» poursuit actuellement son œuvre au sein de Microsoft Research, la division R & D du géant de l’informatique. Il imagine des solutions de réalité augmentée, une activité exercée avec passion («J’aime les objets, et je suis fondamentalement un chercheur», dit-il), qui ne l’empêche nullement de critiquer vertement les agissements de la Silicon Valley. Après avoir dénoncé, entre autres, un «âge des machines» devenu envahissant, Jaron Lanier s’en prend régulièrement aux «empires de la manipulation du comportement» que sont Facebook et Google selon lui, et nous engage expressément à supprimer nos comptes.

 

Peter Thiel : de Facebook à la CIA… le mégalo illuminé

 

© Wikimedia Commons

 

Investisseur malin, atypique et controversé, il a fait fortune en prenant très tôt des parts dans Facebook.

Peter Thiel, d’abord cofondateur de PayPal (site de paiement en ligne) avec Elon Musk, puis investisseur dans Facebook, créateur de Palantir (analyse de big data), et soutien déclaré de Trump lors de la campagne présidentielle de 2016, ne se cache pas d’être proche de la CIA et de la NSA (le service de renseignement de la Défense), ni de développer des outils de sécurité pour ces deux agences (notamment dans le domaine de la lutte antiterroriste et le fichage des citoyens en fonction de leur race et de leur religion !). Thiel, 51 ans aujourd’hui, ne craint pas les controverses. Plus encore, il les recherche. Quitte à fâcher son président bien-aimé, qui, après sa nomination, a réservé un rôle de conseiller extraordinaire à cet entrepreneur atypique qui affiche son homosexualité.

 

Allemand d’origine, diplômé de Stanford, à Palo Alto au sud de San Francisco, Peter Thiel s’est fait les dents en investissant dans le capital-risque. Auteur d’un livre au titre révélateur «De zéro à un – Comment construire le futur» (éd. JCLattès), dont l’idée principale est que les monopoles sont bons et même souhaitables, il écrit ainsi que «le monopole créatif est synonyme de nouveaux produits qui profitent à tout le monde […]. La concurrence est synonyme d’absence de profits pour tous». Et, tant qu’à faire, Thiel pense aussi que la démocratie est une idée usée. Le moyen d’en finir ? La technologie, bien sûr. Et comme la Silicon Valley a laissé entendre, ces dernières années, des voix qui prêchaient contre le grand capital et pour l’accès à l’emploi des travailleurs immigrés, il a lancé, en février 2018, le déménagement de ses entreprises et de sa fondation depuis Palo Alto jusqu’à la Cité des Anges. Il en a profité pour vendre au passage 73% des actions qu’il détenait dans Facebook, pour plus de 1 milliard de dollars (pour un investissement de départ de 500 000 dollars). En parallèle, il se prépare aussi à lancer une chaîne de télévision, annoncée comme d’inspiration conservatrice et concurrente de Fox News.

 

Pour parfaire le portrait, ajoutons que Thiel est libertarien (contre l’Etat et le fisc) et transhumaniste (pour la vie éternelle, tout de suite !). Il est aussi l’un des plus grands défenseurs du bitcoin, «le nouvel or». Et le premier –sans doute le seul– prince du numérique à avoir soutenu Trump. Palantir, l’entreprise qu’il a créée avec des fonds de la CIA, pourrait bien devenir le plus grand épouvantail du monde. Elle est en effet spécialisée dans la sécurité et le renseignement tant aux Etats-Unis qu’à l’étranger, notamment en matière de contre-terrorisme. En France, le renseignement intérieur fait ainsi appel à ses services depuis 2016 (voir ci-dessous). Enfin, Palantir est l’un des premiers investisseurs dans les programmes spatiaux. Peut-être PeterT hiel s’imagine-t-il en Docteur Folamour, chevauchant en ricanant une bombe visant les «ennemis» de toujours ?

 

  • La France veut débrancher Palantir

Les services du renseignement intérieur français font appel à Palantir pour traiter les données dans le cadre de la lutte antiterroriste. Un contrat de 10 millions d’euros, qui pourrait être remis en question. «Il faut déconnecter Palantir, car il est hors de question que l’éditeur ait accès aux données opérationnelles», expliquait récemment le patron de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information.

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