Réalité augmentée, réel perdu

Category: 
Réalité augmentée, réel perdu
11 Novembre, 2016
Film indépendant, «Creative Control» mêle avec bonheur comédie de mœurs et touche d’anticipation

C’est un film américain comme on n’en voit plus sur nos écrans: jeune, malin, indépendant et même en noir et blanc! Un «film de festivals», en somme, lancé et primé à Austin, Texas (South by Southwest) puis passé par Neuchâtel (NIFFF) – sauf qu’il a été pris en charge par un nouveau distributeur. Un sacré pari. Et si, plutôt que d’attendre sagement le premier opus hollywoodien de Benjamin Dickinson, on découvrait ce talent prometteur au moment où il éclôt? D’autant plus que «Creative Control» fait de ce vieux combat entre le mainstream et la marge, l’argent et l’imagination, l’un de ses sujets.

Lunettes addictives

A New York dans un futur très proche, David, créatif d’une agence de publicité, se voit confier des lunettes révolutionnaires qui confondent réel et virtuel: Augmenta, ou la «réalité augmentée». Pour ne pas manquer ce potentiel gros contrat, il va tester lui-même le produit. C’est alors que tout commence à se brouiller entre sa vie professionnelle, privée et imaginaire. Sa relation avec la prof de yoga Juliette battant de l’aile, il se met à fantasmer sur sa collègue Sophie, costumière et petite amie de son pote Wim, un photographe de mode volage. Une obsession magnifiée par ses lunettes magiques, qui finit par affecter ses performances…

Au début, tous les doutes sont permis. Le réalisateur incarne lui-même son protagoniste, sans grand charisme, et la photo digitale paraît surtout grisâtre, comme tous ces faux noir-blanc appelés à intégrer une touche de couleur par la suite. Mais l’idée de science-fiction (à peine, en fait) intrigue d’emblée, confirmée par une bande-son baroque décalée (Vivaldi, Bach, Purcell, Händel). Puis tout se met en place, la fascination d’une nouvelle technologie, la satire d’un petit monde ultra-branché, la réflexion sur la solitude contemporaine. On se dit que c’est étonnamment bien joué, cadré avec l’œil d’un vrai cinéaste. Et surtout, pas bête du tout!

Petit à petit, la comédie s’installe

Chacun joue à merveille sa partition dans ce conte moral à base de pièges actuels: le héros presque trop normal, qui se débat avec son ambition artistique et ses frustrations; sa petite amie qui évolue dans un milieu totalement différent, visant à réconcilier le corps et l’âme; la collègue-complice a priori intouchable et l’ami Don Juan qui la trompe et partage les photos de ses conquêtes. Ce n’est que petit à petit que le film vire à la comédie.

Le tournage d’un spot pour un antidépresseur devient un grand moment comique; l’engagement d’un artiste fumeux pour imaginer le nouveau concept marketing vire au cauchemar; le conflit entre Juliette et un pseudo-yogi rival se mue en attraction. Bientôt, une Sophie améliorée vient colorer la grisaille de l’existence de David et la confusion sentimentale qu’il tente de canaliser en sexe virtuel l’isole dans une sorte d’autisme.

Un résultat original

Quand le film en arrive à citer ouvertement Woody Allen («Hannah et ses sœurs») et Stanley Kubrick («Shining»), cela n’a plus rien de ridicule: l’héritage de ces deux figures tutélaires en apparence si antinomique a donné un résultat original, qui tient parfaitement la route. Faut-il vraiment s’étonner que le Festival Tous Ecrans ait laissé filer cette mise en garde contre l’hyperconnexion et la branchitude contemporaines?

A voir aussi

VRrOOm Wechat