Le 'Cinéma du Réel' devient-il de plus en plus irréel?

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Le 'Cinéma du Réel' devient-il de plus en plus irréel?
26 Mars, 2018
Andréa Picard, nouvelle directrice artistique du Festival Cinéma du Réel. Siegfried Forster /© RFI

 

Le grand festival du documentaire en France, le Cinéma du réel, ouvre ce vendredi 23 mars ses portes à Paris. Il fête sa 40e édition avec une programmation de 130 films et une nouvelle directrice artistique, la Canadienne Andréa Picard, à la fois programmatrice et commissaire d’exposition. Entretien.

 

RFI : Selon vous, le documentaire vit un moment particulièrement urgent. En quoi consiste cette urgence ?

Andréa Picard : On vit un moment très instable, les États, la politique, le climat, tout change beaucoup. La précarité est partout, sans parler de la rapidité et du rythme de notre vie qui a basculé avec les médias sociaux, l’Internet, et tout cela. Les documentaristes observent et prennent la température de ce qui se passe. On voit aussi qu’il y a un grand public pour les documentaires. Ce n’est ni un public de niche ni un public très spécifique. C’est le grand public. Des documentaires gagnent un peu partout dans les grands festivals, passent dans les grandes chaînes de télé, dans les salles… Donc, il y a une relation entre ce qui se passe dans le monde et le niveau des documentaires qui augmente.

 

Grâce à votre travail au Toronto International Film Festival (TIFF), vous disposez d’une vision à la fais américaine et européenne. Quelle est la différence dans la façon de faire et de programmer des documentaires ?

Oui, je suis Canadienne et je travaille encore pour la section Wavelengths du Festival de film à Toronto.. Ce sont plutôt des films avant-gardes, mais aussi des films d’auteur, et il y a beaucoup de documentaires. Côté économique, c’est assez différent, mais il y a des problèmes de distribution partout. Il y a de moins en moins de distributeurs qui peuvent prendre des risques sur des films. La notion de la cinéphilie a également beaucoup changé et aussi le circuit des festivals.

 

On me demande toujours : est-ce que les festivals sont trop grands ? Comme il y a de moins en moins de distributeurs, les festivals jouent un rôle très important, ils portent des films qui ne sont pas en salles à un public très engagé. J’ai vu ça en Amérique du Nord et en Europe. En termes de goût, il y a toujours des différences culturelles, mais, les films que je défends, ce ne sont pas les documentaires « Netflix » ou les grands documentaires de l’industrie. Je défends un certain cinéma indépendant qui est cher au Cinéma du réel aussi.

Ashore : « Terra Franca », 2018, Portugal.Cinéma du réel 2018

 

Et pour les différences ?

Je dirais que ce n’est pas juste entre l’Europe et l’Amérique du Nord, mais c’est vraiment lié aux festivals. Il y a beaucoup de différences entre le festival CPH:DOX à Copenhague et le Cinéma du réel. Ce qui m’a amenée ici, c’est vraiment que le Cinéma du réel a aussi un côté cinémathèque. Il y a toujours des sections parallèles, des rétrospectives très pointues, de la recherche. On met aussi l’emphase sur la pellicule, sur la présentation des films. C’est vraiment la mission du Festival du Cinéma du réel de mettre l’histoire du cinéma en dialogue avec le cinéma contemporain. C’est le côté unique de ce festival.

 

Le réalisateur congolais Dieudo Hamadi, lauréat du Grand Prix du Cinéma du réel 2017 pourMaman Colonelle, revient cette année avec un nouveau documentaire, Kinshasa Makambo. Selon vous, quelle est aujourd’hui la place du documentaire africain au niveau international et au niveau de la programmation de votre festival ?

 

Dieudo Hamadi a été beaucoup présenté au Cinéma du réel. Son nouveau film a été présenté à la Berlinale et aussi en Amérique du Nord. Il a reçu une presse incroyable, il a va être présenté aussi au Festival Hot Docs à Toronto… Je dirais que le documentaire africain a toujours été assez important, côté ethnographique aussi. On a vu ça avec plusieurs réalisateurs dans plusieurs festivals, mais Dieudo a fait une évolution incroyable. Il commence à voyager beaucoup et son amitié à ce festival nous est très chère.

 

Et la place du documentaire africain dans votre programmation ?

Nous sommes très ouverts à tous les continents. Nous avons vu plusieurs films, mais, cette année, nous n’avons pas de sections parallèles spécialement pour le continent africain. C’est quelque chose qu’on aimerait beaucoup développer. On voit des films qui se développent là-bas. Moi, je n’ai jamais été en Afrique et je trouve que c’est très important d’être sur le terrain. C’est quelque chose qu’on envisage de faire. Et aussi de travailler avec des producteurs qui viennent d’Afrique.

 

La révolution numérique, est-ce que cela représente un âge d’or pour le documentaire ?

Cela facilite les choses, évidemment. C’est beaucoup moins cher de faire des films, et cela se partage beaucoup plus. Cela permet d’inciter les jeunes qui n’ont pas beaucoup d’argent d’expérimenter, de faire des erreurs aussi. Mais, cette année, on a beaucoup de pellicules aussi. C’est vraiment incroyable.

 

Comment expliquez-vous cela ?

Dans les sections parallèles, on fait une très belle programmation sur les films de 1968, avec un angle international, pour montrer comment ce mouvement très politique a été aussi une révolution esthétique, de langage, de documentaire, avec des ciné-tracts, des films militants, expérimentaux, artistiques. Beaucoup de ces films ont été restaurés et on va montrer plusieurs. Ensuite, la section In Between met en valeur les artistes qui travaillent dans le cinéma.

 

Par exemple, on montre 14 films de Tacita Dean, une artiste britannique qui travaille le 16 mm et le 35 mm, des formats anamorphiques assez rares. On va vraiment faire travailler les projectionnistes. Tacita Dean est une véritable militante de la pellicule et une artiste pluridisciplinaire.

Tacita Dean : « His Picture in Little » (détail), 2017, 33 mm anamorphique.Cinéma du Réel 2018

 

Tacita Dean représente le croisement des genres : entre le cinéma et le dessin, la peinture, la photo, l’art contemporain… C’était aussi le cas de la Palme d’or de 2017, The Square, où une installation de l’art contemporain s’est transformée en film et vice-versa.

 

C’est vrai, le cinéma est vraiment entré dans le musée, non seulement dans les salles, mais dans les expositions et les biennales et vice-versa. Il y a plein de revues, de magazines d’art contemporain qui font de très belles critiques sur le cinéma aussi. C’est comme s’ils redécouvraient le cinéma. Nous, on est au Centre Pompidou, dans un musée, donc je voulais vraiment explorer cet aspect-là.

 

La réalité virtuelle est de plus en plus présente dans l’univers du cinéma. L’année dernière, le Festival de Cannes avait présenté un focus autour de la réalité virtuelle et, pour la première fois, une création en réalité virtuelle en sélection officielle, du réalisateur mexicainAlejandro Inarritu

 

…mais, il y avait une grande controverse autour de cela...

 

Laquelle ?

Il a gagné un Oscar d’honneur avec cette création, mais ce projet a été beaucoup critiqué. C’était une création extrêmement chère à produire, un projet très élitiste. Pour les gens qui ont pu faire cette expérience, il y avait des chauffeurs privés pour vivre ensuite l’expérience d’être dans les corps d’immigrants mexicains… C’était assez polémique.

 

Ce n’était pas le cas au (FIPA), à Biarritz. Le Festival international de la création audiovisuelle a présenté pour la première fois des films tournés en réalité virtuelle dans la même catégorie que les autres fictions, documentaires ou courts métrages. Le Cinéma du réel risque-t-il de devenir de plus en plus irréel ?

Nous avons lancé une section qui s’appelle Ir/réel, très liée à notre publication anniversaire. Dans ce livre, on a demandé à plus de 40 réalisateurs et penseurs d’aborder cette question de réalité/irréalité aujourd’hui, non seulement dans leurs pratiques à eux, mais dans le monde en général. Dans la section Ir/réel, il y a un croisement hybride entre la fiction, la surréalité et la réalité. Mais la réalité virtuelle n’est pas présente cette année dans le festival. C’est souvent quelque chose de très cher, très poussé par la technologie. Donc, j’attends à voir de nouveaux projets de jeunes.

 

C’est la 40e édition du Cinéma du réel et votre souhait est d’élargir le rayonnement international du festival. Comment allez-vous faire ?

J’ai toujours eu une admiration pour ce festival hyper cinéphilique. Les gens connaissent les origines très prestigieuses sous l’égide de Jean Rouch ou avec Joris Ivens, mais je trouvais cela dommage qu’il ne soit pas si reconnu en Amérique du Nord comme d’autres festivals documentaires en Europe, malgré le fait qu’ils ont toujours fait un travail exceptionnel. Donc, moi, j’aimerais bien faire des échanges avec d’autres lieux. Par exemple, envisager une tournée, une rétrospective… On a fait un livre bilingue pour la vente à l’étranger. On a poussé le côté partenariats, à l’étranger et à Paris où l’on travaille avec plusieurs musées. Au Jeu de Paume, on présente ensemble une grande rétrospective de Shinsuke Ogawa (1936-1992), figure majeure du documentaire japonais. Et ces films continueront jusqu’à la fin avril. Tout cela est très bon pour la ville et le festival.

Eugène Green : « En attendant les barbares », France, 2017.Cinéma du réel 2018

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