L’art d’ajouter la science à l’art

Category: 
L’art d’ajouter la science à l’art
10 Novembre, 2016
Humanités digitales. L’EPFL ouvre son ArtLab, dont la partie centrale expérimente le musée du futur. L’exposition inaugurale montre des pistes intéressantes. Reste que partout dans le monde, les musées cherchent à attirer de nouveaux publics grâce aux nouvelles technologies.
Richard Feynman, Prix Nobel de physique, posait l’enjeu il y a trente-cinq ans. L’un de ses amis, un artiste, lui disait que les scientifiques ne comprennent rien à la beauté. Cet ami prenait l’exemple d’une fleur. Une sensibilité artistique remarque tout de suite la splendeur de la fleur. Alors que l’esprit scientifique est tenté de la disséquer jusqu’à la réduire en un amas informe et laid. Pas du tout, avait répliqué Feynman, un scientifique peut apprécier la beauté d’une fleur, mais aussi la magnificence de sa structure interne, voire la délicatesse des couleurs qui ont évolué pour mieux attirer les insectes. Le célèbre physicien concluait en notant que la connaissance scientifique, en matière esthétique, n’est jamais une soustraction, mais une addition. La science sert l’art plutôt que de le desservir. Ce n’est pas Léonard de Vinci qui aurait dit le contraire. Un exemple spectaculaire de cette vérité vient d’être dévoilé à l’EPFL. La partie centrale de l’ArtLab, le bâtiment longiligne conçu par l’architecte japonais Kengo Kuma, est consacrée à l’expérimentation muséale. L’exposition inaugurale éclaire littéralement l’esprit de cette recherche qui allie la science à l’art, les technologies aux sciences humaines. En guise de tableau noir dans ce nouvel auditorium: la peinture de Pierre Soulages (96 ans), en l’occurrence ses Outrenoirs, qui révèlent le rôle essentiel de la lumière dans l’appréciation de son art. Les grandes toiles, à la surface si travaillée, sont des métaphores. Elles déplacent le sens d’une valeur (le noir), qui n’est rien en elle-même, à une autre matière, cette lumière qui fait le tableau. Il suffit de se déplacer devant un Outrenoir pour s’en apercevoir.
De la magie à la science
Ou plutôt: cela ne suffit pas tout à fait. Les start-up et laboratoires de l’EPFL qui ont participé à l’exposition d’une vingtaine de toiles de Soulages démontent cette lumière photon par photon pour montrer que la magie est aussi de la science. Une caméra hyperspectrale, d’habitude utilisée en médecine ou dans l’agriculture, révèle la polyvalence chromatique des pigments noirs. Un dispositif interactif permet de moduler l’éclairage d’un Outrenoir. Une reproduction en haute définition rend un tableau en trois dimensions, ajoutant les possibilités de changer de perspective et de modifier l’angle d’émission lumineuse. Des plaques translucides, éclairées par une lampe de poche, font apparaître les inter­actions entre des surfaces et des rayons lumineux. A l’entrée de l’exposition, des casques Oculus suggèrent que la réalité virtuelle peut être un outil d’introduction à une œuvre, plutôt que les textes qui bavardent doctement sur les murs. Dommage que les informations 3D données dans les Oculus soient floues! Cet appareillage technologique est ingénieux, instructif, ludique. Et pas toujours convaincant. Mais il ne s’agit que d’un début. Comme le souligne Thomas David, responsable du collège des humanités à l’EPFL, il sera intéressant de découvrir les recherches de cet espace d’expérimentation dans cinq ou dix ans. Lorsque des partenariats auront été noués avec les musées de Plateforme 10 à Lausanne, avec la Cinémathèque suisse, avec l’ONU, avec d’autres universités comme Stanford ou Harvard. L’alliance des humanités avec les technologies numériques, telle qu’elle se noue à l’EPFL, est riche en promesses.
Le Spotify de l’art
Ces espoirs prennent déjà une tournure concrète. L’une des start-up de l’exposition Soulages, Rayform, intéresse l’industrie du luxe par sa maîtrise des rayons lumineux, apte à faire apparaître une image ou un logo à partir d’un support translucide, comme un bijou ou une bouteille. Artmyn, née dans le laboratoire de Martin Vetterli, président de l’EPFL dès janvier prochain, est aussi une jeune pousse à grand potentiel. Sa technologie de reproduction 5D des œuvres d’art (les trois dimensions plus les possibilités de changer de perspective et de lumière) intéresse au plus haut point les maisons de vente aux enchères. Elle permettrait de se substituer à l’impression des coûteux catalogues de vente. Ou de proposer des animations sur les sites web des Sotheby’s ou Christie’s. La 5D d’Artmyn pourrait également servir aux assureurs des grandes expositions, pour vérifier à leur terme que les œuvres n’ont pas été abîmées. Surtout, Artmyn ambitionne d’être à l’art ce que Netflix est aux films et Spotify à la musique: une nouvelle plateforme culturelle en streaming.
L’effet «wouah!»
Autant de développements commerciaux. Reste à voir comment l’espace d’expérimentation de l’ArtLab réinventera la narration des musées, leurs parcours, leur capacité à intéresser les plus jeunes, leur habileté à amener du sens et de l’émotion plutôt que l’effet «wouah!». Dans sa communication, surtout celle du mécène Jean Claude Gandur, l’homme d’affaires qui soutient l’espace d’expérimentation de l’ArtLab, l’EPFL a un rien tendance à se présenter comme le seul laboratoire du futur des musées. «Soit ils se réforment, soit plus personne ne viendra les visiter», a asséné Jean Claude Gandur le 3 novembre, jour de l’inauguration de l’ArtLab. Or, non seulement les musées d’art élargissent sans cesse leurs publics, au point de redéfinir leur fonction socio-urbaine, mais voilà longtemps qu’ils pensent à leur avenir. Le Louvre a lancé grâce au CD-Rom sa première visite virtuelle en 1994, Orsay en 1996. Voilà quatre ans que le Metropolitan de New York a créé son MediaLab, tirant parti de la réalité augmentée ou de la grammaire des jeux vidéo pour intéresser les adolescents et jeunes adultes. Ce printemps, le Met a redonné ses couleurs originelles à son temple égyptien de Dendour grâce au mapping vidéo. Il a aussi utilisé le jeu Minecraft pour en faire un outil d’éducation et de découverte.
La chambre de Van Gogh
L’exposition Les chambres de Van Gogh connaît un succès foudroyant à l’Art Institute de Chicago grâce à une utilisation habile des réseaux sociaux. Le musée a notamment recréé la fameuse chambre de Van Gogh à Arles, la proposant à la location via Airbnb, Instagram, Facebook et Twitter. A Lausanne, le Musée de l’Elysée propose désormais des photos aux malvoyants grâce à une technologie d’impression 3D. La visite de la récente double exposition Chinese Whispers à Berne n’était-elle pas enrichie par l’excellent baladeur audio qui donnait des informations, faisait entendre les artistes, racontait des histoires? Le Kunsthaus de Zurich ou la Fondation Beyeler de Bâle ne se montrent-ils pas à 360° sur l’application Google Arts & Culture, offrant la possibilité de zoomer à l’infini dans leurs œuvres d’art? Le futur des musées est en marche, à l’ArtLab de l’EPFL, mais ailleurs aussi!

A voir aussi

VRrOOm Wechat