VR et spectacles vivants: redistribution des cartes?

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VR et spectacles vivants: redistribution des cartes?
07 Février, 2018
©Massey Hall

 

Le numérique est un vaste territoire de concepts, un mot parfois «galvaudé», comme le mentionne Hugues Sweeney, producteur exécutif de l’Office national du film (ONF). Pour les diffuseurs en arts vivants et les créateurs, le numérique offre de nouveaux outils de diffusion et de communication sur le web, de nouvelles méthodes et des techniques de création. Ces technologies ont permis l’émergence de nouvelles disciplines comme les réalités augmentée et virtuelle qui plongent le spectateur dans un monde d’immersion. Alors que certains diffuseurs sont emballés par les possibilités de rayonnement des arts que permettent ces technologies et par la perspective de nouvelles collaborations entre artistes, disciplines et territoires, d’autres au contraire craignent les effets secondaires de cette nouvelle ère.

 

Le coût de l’innovation

Est-ce que l’augmentation de l’offre de spectacles en ligne pourrait avoir une incidence néfaste sur les revenus de billetterie? Si on se penche sur l’exemple du diffuseur de musique torontois qui a lancé sa série de concerts Live at Massey Hall en 2014, ce ne serait pas le cas. Si on se fie au Conseil québécois du théâtre, au Québec, à la même époque, on notait le meilleur taux d’occupation de salle depuis l’année 2011. Néanmoins, ces nouveaux modes de rediffusion et l’accessibilité de spectacles en ligne inquiètent certains diffuseurs, notamment en région. C’est le cas d’Amélie Cordeau, directrice générale du Rift, un diffuseur en Abitibi-Témiscamingue qui fait office de galerie d’art, de cinéma et de salle de spectacles.

 

Bien qu’optimiste, Mme Cordeau anticipe la diminution potentielle des tournées. «Les spectacles à grand déploiement seront peut-être accessibles aux gens des régions qui ne peuvent pas se déplacer, mais la ligne est mince entre un spectacle à grand déploiement et des artistes qui ne voudront plus se déplacer. […] En région, la culture apporte tout un levier économique. Si les artistes ne se déplacent plus, c’est toute une région qui en souffre. À la salle de Ville-Marie, s’il n’y a pas de spectacles, les restaurants ne sont pas pleins et les gens se déplacent moins sur le territoire.»

 

D’un côté, on investit pour innover technologiquement, de l’autre, on a parfois du mal à permettre à ces projets d’évoluer sur une grande échelle au Québec. Avec des ressources humaines et techniques limitées, les diffuseurs peinent souvent à suivre le rythme des avancées numériques, autant pour accompagner les artistes avec des outils de création technologique que pour joindre les communautés en ligne. «C’est toujours un combat pour nous, je le vois comme un défi constant de rester à jour.

 

Au moment où on commence à se dire qu’on a bien amorcé le virage du web, on a l’impression d’être déjà ailleurs», explique Christine Curnillon, codirectrice générale et directrice des communications et du marketing de l’Usine C à Montréal. Cependant, les arts vivants ont peut-être l’avantage d’avancer à un rythme qui leur est propre. «On le sait que le temps de la scène n’est pas le même que celui du marketing. Le théâtre, c’est beaucoup un rituel de communauté.»

 

Le nouveau rôle du spectateur

Une communauté où le public et le spectateur se retrouvent de plus en plus au cœur du processus créatif. L’internet et les médias sociaux permettent d’ailleurs aux créateurs d’impliquer leur public avant même qu’il soit en salle. L’œuvre Delete, présentée en collaboration avec Youtheatre et la firme créative Iregular en 2016, est un bel exemple. L’expérience des jeunes visiteurs pour chaque groupe convié à l’exposition interactive à la galerie Eastern Bloc était personnalisée grâce à des données collectées auprès d’eux via le web.

 

Ainsi, la question ne serait plus de savoir si les outils en ligne des médias sociaux vont redéfinir les pratiques artistiques, mais plutôt comment ils vont y parvenir. Christine Curnillon abonde en ce sens: «Nécessairement, tout renouvellement de l’expérience proposée au spectateur transforme la création. Cela va dans les deux sens. Chaque fois qu’un nouvel outil apparaît, l’ensemble du processus est transformé. Cela ne va pas pour autant générer que des expériences dématérialisées. […] Je pense effectivement que l’interactivité est au cœur de toutes les discussions actuellement dans les expériences.

 

C’est-à-dire: jusqu’où veut-on pousser cette interactivité et intégrer le spectateur au sein du processus créatif? […] On parle quand même toujours d’un rapport entre un créateur et un spectateur et de l’un qui parle à l’autre. La façon de parler va changer, mais elle a toujours changé…»

Repenser les moyens et les outils de création et de diffusion est essentiel. Par ailleurs, le danger serait de tomber dans une nécessité technologique, souligne Hugues Sweeney. Pour celui qui pilote de nombreux projets primés en documentaire interactif de l’ONF et qui siège à la vice-présidence de la commission numérique de Culture Montréal, le rôle du public est une question qui se pose à chaque début de projet, parce que tout n’a pas besoin d’être interactif ou participatif. «Je ne pense pas que les gens s’attendent à ce que les nouvelles technologies soient à tout prix intégrées aux pratiques du théâtre vivant.

 

Par contre, les nouvelles technologies amènent d’autres facettes pour raconter des histoires. C’est là que ça devient intéressant…» À l’instar de la radio qui vit aujourd’hui une deuxième jeunesse grâce à la popularité des podcasts, la dématérialisation du spectacle vivant n’est peut-être pas à craindre. Pour le producteur, «chaque révolution est une opportunité», une occasion pour les artistes de «se réapproprier des outils».

 

Sous le signe de la collaboration

Afin de transformer un problème en solution, les partenariats et les collaborations sont des termes récurrents dans le discours des diffuseurs et des créateurs. Le programme Scènes ouvertes, développé par la Société des arts technologiques, en est un excellent exemple. Après 10 ans de recherche, la SAT a développé une technologie qui permet de créer et de diffuser des projets en téléprésence scénique. L’idée? C’est d’avoir des salles munies du même équipement afin de connecter des publics ensemble, dans les salles du Québec et éventuellement à l’international.

 

Autrement dit, cette technologie permet à des artistes de cocréer en temps réel et au public de se trouver dans des villes différentes pour vivre une expérience collective. Depuis un an, la SAT a installé cette technologie dans 20 salles avec l’aide financière octroyée dans le cadre du Plan culturel numérique du Québec. Le problème qui existe encore à ce jour, c’est le réseau à trop faible débit dans les villes situées hors des grands centres du Québec et qui empêche la technologie d’être exploitée.

 

Malgré l’innovation technologique et les nouveaux moyens qu’apporte le numérique pour joindre les auditoires et les mettre en relation, il y a encore «énormément de travail à faire» pour favoriser la visibilité et le rayonnement des artistes locaux, rappelle Hugues Sweeney. Reste à voir comment le numérique sera mis à profit pour devenir un levier de notre créativité.

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