Plongée dans la VR de Marina Abramović

Category: 
Plongée dans la VR de Marina Abramović
29 Mars, 2018
MARINA ABRAMOVI Ć , STILL FROM RISING, 2017, COURTESY OF ACUTE ART

 

La célèbre performeuse n’est jamais à court d’idées novatrices, comme en témoigne à nouveau sa toute première œuvre en réalité virtuelle, présentée à la foire Art Basel de Hong Kong. Son objectif : envoyer un message fort concernant l’avenir de notre planète.

MARINA ABRAMOVIC-COURTESY ACUTEART

 

Le Centre des congrès et des expositions de Hong Kong offre une vue imprenable sur la baie de Victoria, où des jonques traditionnelles à voiles rouges flirtent avec d’imposants buildings de verre – la symbiose de l’ancien et du nouveau. A l’intérieur du centre, la dualité se poursuit, alors que le public du vernissage de la douzième édition de l’Art Basel de Hong Kong (ABHK) navigue entre deux mondes parallèles : le réel et le virtuel. Cette année, la réalité virtuelle tient un rôle de premier plan dans la foire artistique (qui ouvrira ses portes au public ce jeudi), alors que les artistes chinoises Yu Hong et Cao Fei, ainsi que les poids lourds Anish Kapoor et Marina Abramović ont tous choisi de présenter des œuvres à l’aide de ce medium.

IMAGES ON THE WORK INTO YOURSELF, FALL : ANISH KAPOOR, STILLS FROM INTO YOURSELF, FALL , 2018, COURTESY OF OF ANISH KAPOOR AND ACUTE ART.

 

La nouvelle aventure d’Abramović dans la réalité virtuelle est, selon ses propres dires, en « contradiction » avec ses œuvres précédentes et sa méthode éponyme, qui invite à « éteindre son ordinateur, sa montre, pour se libérer de ces informations et pouvoir se connecter et trouver la paix avec soi-même ». Si la légendaire performeuse – amie et muse du nouveau directeur artistique de Burberry, Riccardo Tisci, et de Lady Gaga – est virtuellement présente à travers l’œuvre, elle sera physiquement en Europe, et non à la foire ABHK, pour se concentrer sur sa rétrospective à la Royal Academy of Arts de Londres.

 

Celle-ci ne débutera pas avant 2020, mais en tant que première femme artiste à recevoir cet honneur de la part de la galerie de 250 ans, Abramović prépare « quelque chose de fort ». Tout ce qu’elle peut dire pour le moment, c’est que l’installation ne comprendra ni réalité virtuelle ni photographie, et que, pour reprendre ses mots délicieusement énigmatiques, elle « cherche un matériau qui peut représenter à la fois la vie et la mort. »

 

Pour Abramović, l’objectif principal de l’art doit être « d’éclairer et d’élever l’esprit », mais elle a éprouvé le besoin de recourir à la RV pour transmettre un message sur la pression croissante que les humains exercent sur l’environnement. « Les scientifiques nous préviennent que d’ici environ 70 ans, notre climat pourrait nous causer d’énormes problèmes », dit-elle en référence au taux d’élévation du niveau de la mer, qui aurait doublé au cours des 20 dernières années. « Mais on ne prend jamais [leurs avertissements] au sérieux », poursuit-elle. « Je me suis dit qu’il serait intéressant de créer quelque chose dont vous pouvez faire l’expérience, quelque chose qui changerait véritablement votre conscience, et [vous pousserait] à agir. »

IMAGES ON THE WORK RISING SHOULD BE CAPTIONED AS FOLLOWS: MARINA ABRAMOVI Ć , STILL FROM RISING, 2017, COURTESY OF ACUTE ART

 

Dans la séquence d’ouverture de l’œuvre, intitulée Rising, vous vous retrouvez face à face avec Abramović, enfermée dans un réservoir en verre qui se remplit progressivement d’eau. Elle tend sa main et vous invite à vous approcher d’elle. Puis, comme elle l’avait promis au début de la séquence de manière inquiétante, vous êtes « immergé dans un monde dystopique qui risque de plus en plus d’être l’avenir de notre planète. » Dans cet univers, de majestueux icebergs s’écroulent de façon spectaculaire ; de gigantesques morceaux de glace fondent dans l’océan, entraînant une montée du niveau de l’eau à vos chevilles. L’expérience est aussi effrayante que géniale.

YU HONG SHE'S ALREADY GONE (2017) VIRTUAL REALITY ARTWORK COURTESY THE ARTIST AND KHORA CONTEMPORARY © YU HONG AND KHORA CONTEMPORARY

 

L’œuvre, visible grâce aux systèmes de réalité virtuelle de Vive, est présentée en avant-première à un public composé essentiellement d’adultes à la foire ABHK, mais elle sera aussi téléchargeable dans les prochains mois pour que tout le monde puisse en faire l’expérience, surtout les enfants – c’est-à-dire les générations futures qui subiront les conséquences néfastes du réchauffement climatique. « La plupart des jeux vidéo pour enfants reposent sur de la violence », regrette Abramović, avant de se souvenir d’une exception, il y a quelques années au Japon. « J’étais un pompier et je devais pénétrer dans un immeuble en feu pour sauver des gens. Ce jeu vidéo m’a vraiment marquée, car j’en ai tiré un incroyable sentiment de bonté. Quand on fait quelque chose de positif, on est fier de soi. » C’est ce jeu et la récompense cognitive qui en découlait que l’artiste avait en tête quand elle a créé Rising.

MARINA ABRAMOVIĆ, STILL FROM RISING, 2017, © ACUTE ART

 

Abramović n’est pas la seule à reconnaître le potentiel de la RV pour entraîner un changement positif. L’artiste Timur Si-Qin, basé à Berlin, présente également une œuvre en réalité virtuelle à la foire ABHK, qui « transmet un nouveau sentiment de spiritualité séculière », et il a l’intention de réutiliser ce medium « comme un outil en faveur de la conservation numérique des écosystèmes menacés. »

ABRAMOVIĆ ISN’T ALONE IN RECOGNISING VR’S CAPABILITIES OF CREATING POSITIVE CHANGE. BERLIN-BASED ARTIST TIMUR SI-QIN IS PRESENTING A VR WORK AT ABHK THAT, IN HIS WORDS, “COMMUNICATES A NEW SENSE OF SECULAR SPIRITUALITY”, BUT NEXT HE INTENDS TO USE THE MED

 

Pour le directeur de la foire, Marc Spiegler, cette relation florissante entre l’art et la technologie est un cas typique des opposés qui s’attirent. « Les artistes on tendance à penser de manière elliptique, et les technologues, de manière linéaire », explique-t-il à Vogue. « Quand on rapproche le cerveau gauche et le cerveau droit, on obtient des choses intéressantes. Les technologies étant de plus en plus simples à utiliser, plus besoin d’être un programmateur pour s’en servir – je pense que nous commençons à peine à voir ce que la production numérique va devenir pour le monde de l’art. »

 

Abramović est habituée à repousser les limites de son corps et de son esprit au nom de l’art. Pour sa performance The Artist is Present (2010) au MoMa, elle est restée assise huit heures par jour pendant près de trois mois, face à une chaise vide sur laquelle s’asseyaient tour à tour les visiteurs pour planter leur regard dans ses yeux. Plus choquante, son œuvre Rhythm 0 (1974), présentée dans une galerie napolitaine, pour laquelle elle est restée passive pendant six heures pendant que les spectateurs étaient libres de lui faire ce que bon leur semblait, à l’aide de 72 objets fournis sur place, parmi lesquels une plume, un peigne, et même une arme chargée.

 

L’objectif de l’œuvre, a-t-elle expliqué à l’époque, était de voir jusqu’où le public irait. La performance Rising a beau ne pas être aussi violente, elle n’en est pas moins extrême. Abramović a réellement passé des heures en partie immergée dans l’eau, attachée à un support de motion capture pour créer un portrait virtuel d’elle-même.

© YU HONG AND KHORA CONTEMPORARY

 

Alors, peut-on dire que la formule « endurance + réaction du public = art » est l’essence de Marina Abramović ? Non, répond-elle. Rien n’est aussi mathématique. Au sujet de son dernier choix de medium – la réalité virtuelle – elle reconnaît les avantages et les inconvénients, et nuance le tout. La RV a le pouvoir de guérir (voir les dernières recherches sur la réalité virtuelle pour soulager la douleur), mais menace de rendre les humains obsolètes (lire l’étude de Yuval Noah Harari sur la « classe inutile » dans Homo Deus), mais en fin de compte, déclare-t-elle, c’est un « outil intéressant » et quelque chose qui fera « partie intégrante » de l’héritage qu’elle laissera derrière elle.

 

La foire Art Basel de Hong Kong se tiendra du jeudi 29 au samedi 31 mars

A voir aussi

VRrOOm Wechat